LITTÉRATURE : Ce qui nous lie

 Paroles amérikoises est le livre de quelqu’un qui, jusqu’à présent, a surtout livré le fruit de ses préoccupations par le biais du documentaire. Il est aussi l’un des premiers livres de la nouvelle maison d’édition de Corinne Chevarier, Stéphane Despatie et Didier Minneci  Cela, déjà, attire l’attention; les premiers ouvrages d’une maison d’édition annonçant en quelque sorte ses couleurs.

C’est aussi un ouvrage qui marche sur les pas d’une rencontre la plus heureuse possible avec les peuples de l’Autochtonie. À cet égard, Pierre Bastien peut se vanter d’avoir beaucoup tressé de liens. Car cet essai libre prend la suite d’un premier documentaire portant le même titre et d’un second, assez récent, intitulé Territoires, alliances et autres métissages, qu’on pouvait voir encore, il y a peu, à la Cinémathèque québécoise. À cause de ces précédents, il m’a semblé nécessaire d’aller voir cet autre versant, primordial, de sa pratique.

Lui-même y est allé, lors de sa présentation de son film, d’une image qu’il est pertinent de reprendre ici : la courtepointe. Car, entre livre et film, il y a évidemment des points communs, des nucleus de la mosaïque qui sont repris de l’un à l’autre. Cela se parle et s’échange. Cela est repris différemment, comme si on regardait une pierre sous différents angles et trouvions des reflets nouveaux, d’une fois à l’autre.

Le livre, au départ, devait reprendre le matériel inutilisé du documentaire de 2013. Un même trajet est accompli, cependant, dans les œuvres de différents médias, et il a cours au sein de ce qui a composé le Canada, au gré des pérégrinations des Canayens. On retrouve en partie les mêmes protagonistes, qui nous mènent de Chicoutimi à Batoche, d’Ekuanitshit à Mashteuiatsh en passant par la Baie Georgienne. Les temps passés et présents s’entrelacent pour donner du tonus au propos.

Mais, surtout, l’essai s’inscrit dans une continuité, rapprochement entamé avec le livre publié chez Mémoire d’encrier, Aimititau, parlons-nous !. Pierre Bastien prend la parole et la donne aussi, en bon cinéaste documentaire. Son livre s’ouvre sur la rencontre sur l’île de Nekoministuk, là où Louis Hamelin et Rita Mestokosho avaient convié 30 écrivains autochtones et allochtones. Le prétexte premier était des manifester son opposition au projet hydroélectrique de la Romaine dont on interrogeait à l’époque (et encore aujourd’hui!) la pertinence. Mais plus encore, c’était l’occasion d’échanges qui ont marqué les participants et dont ils parlent encore.

Ces rencontres, basées sur une idée de conciliation, sont essentiels et peuvent former la base à des échanges féconds et aider à mieux concevoir de quoi peut être faite, de part et d’autre, notre identité. Car un passé commun nous anime et un avenir, surtout, nous réunit, inexorablement. La question des peuples autochtones ne pourra être plus longtemps évitée.

Il est intéressant de voir combien certains écrivains témoignent de leur intérêt pour ces questions, d’une certaine solidarité aussi, mais non sans une mise en garde contre une « espèce de délire métissé à toutes les sauces » (Denise Brassard). On le sait ; il y a une certaine complaisance, chez les Québécois, à se trouver des racines autochtones. Il faut que l’effort d’aller vers l’autre ne l’avale pas d’emblée, pourrait-on dire, ne le réduise pas en frères/sœurs de combat gagné.e.s d’avance à une cause commune déjà toute définie.

Comme il ne faut pas non plus trop étroitement s’arrimer aux figures connues de ceux que l’on a qualifiés de « truchements », « coureurs des bois », « white indians », squawmen ». S’ils forment des précédents appréciables connus, et à explorer encore plus, ils ne forment pas le tout de notre ascendance. Notre généalogie ne commence pas avec eux. Ces premiers Canayens ne sont pas une génération spontanée et, aussi intégrés qu’ils aient pu devenir auprès des communautés autochtones qui les ont accueillis, ils ont été une part de la disruption massive provoquée par la « découverte » du Nouveau Monde.

La recherche de causes communes ne fera pas oublier cela. Mais, au vu des réactions et des affiliations qui ont été éveillées par des entreprises comme celles poursuivies par Pierre Bastien et d’autres, on peut avoir l’espoir de travailler encore plus à « ce qui nous lie ».


Pierre Bastien

Paroles amérikoises

Éditions Mains Libres, 2021

215 pages