THÉÂTRE : Un fleuve intranquille à Paris

Les filles du Saint-Laurent, toutes les photos de répétition : Valérie Remise

C’est une rareté au théâtre : assister à un extrait de pièce déjà prête des mois avant sa présentation à Montréal. Tout aussi particulier est le fait que l’équipe du texte de Rébecca Déraspe en collaboration avec Annick Lefebvre, Les filles du Saint-Laurent, et mis en scène par Alexia Bürger se soit prêtée à ce jeu quelque heures à peine avant de s’envoler vers Paris où le spectacle sera à l’affiche du Théâtre de la Colline du 4 au 21 novembre.

Énumérer toutes les premières que représente ce spectacle, offert au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui du 18 janvier au 12 février prochains, nécessiterait une texte entier. Retenons qu’il s’agit d’une première collaboration entre les dramaturges Rébecca Déraspe et Annick Lefebvre à l’écriture ainsi qu’entre le CTDA de Montréal et le Théâtre de la Colline de Paris en codiffusion.

Le fleuve porté par Les filles du Saint-Laurent déferlera sur Paris dès jeudi qui vient. Ce texte au long cours – la pièce est d’ores et déjà publiée par Dramaturges éditeurs – est interprété par neuf comédiennes et un comédien. Un récit imparable qui fera entendre la langue d’ici là-bas.

Il s’agit d’un projet d’envergure pour toutes celles et tous ceux impliqué.e.s. C’est la deuxième fois qu’Annick Lefevbre reçoit une invitation de Wajdi Mouawad à monter dans la capitale parisienne un texte de son crû après Les barbelés en 2017. Au départ, la dramaturge avait 10 comédiennes de diverses générations en tête, un sujet, le fleuve Saint-Laurent, et l’envie de travailler avec Rébecca Déraspe.

 » On s’est embarquées dans le processus de création pendant la pandémie, ce qui rendait les choses moins fluides, rappelle Annick Lefebvre. C’était un défi parce que ni une ni l’autre n’avions écrit en duo auparavant. Rébecca a pris en charge l’histoire et les personnages, moi le fleuve avec son histoire. Elle a produit un premier jet rapidement et je suis arrivée avec de longs monologues. C’était plus ou moins heureux. J’ai donc distillé mes idées dans le récit et c’est devenu une collaboration. « 

Annick Lefebvre, Sylvain Bélanger (directeur artistique du CTDA) et Rébecca Déraspe

 » Il fallait que quelqu’un prenne le lead et écrive la pièce en raison de l’échéancier et du fait que nos dix actrices attendaient le texte, complète Rébecca Déraspe. L’écriture d’Annick est dans le déploiement. Ça ne fonctionnait pas dans la ligne dramatique, mais on se bat ensemble avec le même objectif depuis le début . »

Si on était au cinéma on pourrait dire de l’idéatrice du projet qu’elle a agi, au cours de cette démarche peu banale, comme la « productrice » du spectacle finalement : « J’ai fait un souhait d’avoir mon autrice, ma metteuse en scène et mes actrices préférées pour réaliser la pièce. C’est un honneur hallucinant », s’exclame Annick Lefebvre.

Annie Darisse , Marie-Thérèse Fortin , Ariel Ifergan , Louise Laprade , Gabrielle Lessard , Marie-Ève Milot , Émilie Monnet , Catherine Trudeau , Elkahna Talbi , Tatiana Zinga Botao sont ces interprètes de rêve pour les deux complices.

Tragicomédie

Dans cette tragicomédie, les corps de sept personnes noyées remontent à la surface du fleuve le même soir. Ces cadavres ont toute une histoire à raconter, même si personne ne semble les connaître. Une pièce sur la mort qui parle de vie et de survie.

« Il y a beaucoup de lumière dans la pièce, souligne Rébecca Déraspe. Le récit est relié au choc traumatique des personnages qui ont trouvé des corps et sont confrontés à la mort. Ce qui va faire en sorte qu’elles vont faire bouger des aspects de leur vie pour mieux la vivre. »

La version finale a émergé au début de l’été seulement. La pandémie a, de plus, fait en sorte que concilier les horaires d’une aussi grande distribution relevait du casse-tête.

Violence conjugale, fertilité, alcoolisme, parentalité… font partie des thèmes abordés tout au long de ce fleuve intranquille. « Avec humanité, bienveillance et nuances. Ce qui fait en sorte que c’est drôle bien souvent’, explique Rébecca Déraspe.

« C’est un tour de force de Rébecca, note Annick Lefebvre, d’arriver avec ces sujets tout en ayant autant d’humour dans la pièce. Ça nous ramène de façon plus forte encore à l’absurdité de l’existence ou de ces moments où on passe à côté de nos vies. »

Alexia Bürger

Alexia Bürger

Cette aventure a été particulière à tous les points de vue. La metteure en scène Alexia Bürger a été approchée après que le groupe soit nommé, mais avant qu’un seul mot ne soit écrit. « L’idée de base sur le fleuve était très forte et la gang, extraordinaire, dont plusieurs actrices avec qui je n’avais jamais travaillé », souligne-t-elle.

« C’est un des gros défis que j’ai eu, poursuit-elle. La multitude des personnages qui font intrusion dans la vie des protagonistes fait en sorte qu’il y avait, au départ, énormément de clarté à installer dans la pièce. Il fallait imposer une convention claire pour ne pas nuire à la compréhension. Ce côté non réaliste m’intéressait beaucoup dans le texte. »

« On a eu des ateliers dramaturgiques où j’étais présente, tout comme aux premières lectures pour m’infuser de la pensée des autrices. Je m’efforçais à être lectrice et non metteure en scène pendant un bout », précise celle qui a écrit et dirigé la magnifique pièce Les Hardings.

Les comédiennes et le comédien restent en scène durant toute la durée du spectacle, ce qui ne veut pas dire qu’il s’agit d’algues vertes.

« Les personnages ont tous et toutes vu des cadavres émerger du fleuve. Ce qui entre dans leur vie, selon moi, c’est la mort de manière extrêmement concrète, contre laquelle le rationnel n’a plus d’emprise. Le choc se répercute physiquement en elles et eux. Au-delà de l’idée, on voulait que ce soit matérialisé. On a travaillé cet état de choc des personnages de manière physique. Une faille s’ouvre dans le corps, l’eau y pénètre, le cadavre touche le fond et, éventuellement, remonte à la surface. Ce sont des états de transformation. »

« On a des actrices extraordinaires et il y a différents niveaux de jeu possible, ajoute-t-elle. On veut que les histoires des personnages se parlent sans se contaminer. Amener la mort dans notre vie , éviter le déni à son sujet, c’est gagner en conscience d’être vivant. « 


Les filles du Saint-Laurent sera présenté au Centre du Théâtre d’aujourd’hui du 18 janvier au 12 février 2022