THÉÂTRE: La vie après la vie

Dominique Leclerc dans i/o, photos: Valérie Remise

Après Post humains, Dominique Leclerc s’est promenée dans plusieurs tribunes pour parler de… posthumanisme. Elle a rencontré des experts de toutes sortes qui l’ont amené à pousser plus loin sa réflexion sur l’avenir. Présentement à l’affiche du CTDA, i/o met en scène ses préoccupations sur ce qui restera de la vie après la vie.

Que restera-t-il de nous ? Dominique Leclerc se pose la question depuis longtemps, comme on a pu le constater dans sa pièce visionnaire Post humains. Elle précise d’entrée de jeu que sa création i/o [input et output] n’est pas tout à fait la suite de la première, même si les questions entourant le futur de la vie la taraudent encore.

« Ça reste la même humaine qui réfléchit à des questions similaires, reconnaît-elle, mais je vais ailleurs dans la forme. Beaucoup de choses qui étaient amorcées dans la première pièce continuent d’être explorées dans la deuxième. À 40 ans, je suis moitié analogue, moitié numérique. Je suis persuadée que je fais partie de la dernière génération dont l’enfance et l’adolescence ont été traversées par des objets qui ne servent plus aujourd’hui. Je fais le lien avec mon corps de femme qui vieillit et ce que ça signifie, disparaître, devenir désuète. »

Les technologies avancent à une vitesse grand V. La mort pourrait être dépassée dans le futur par une sorte de présence post-mortem des disparus. Hologrammes, robots, mémoire stockée… La dramaturge-comédienne-metteuse en scène prépare une archive numérique dans le spectacle comme pour pour se survivre à elle-même.

« Le numérique dit qu’il nous connaît mieux que notre mère, mais je reste convaincue que ce n’est pas le cas. Sur scène, je crée quelque chose destiné aux humains du futur. Est-ce que je fais partie de la dernière génération qui doit apprendre à laisser partir puisque peut-être, dans le futur, ce ne sera plus nécessaire. On nous fait déjà miroiter la possibilité qu’on n’aurait plus à vivre notre deuil. »

Pour étoffer sa pensée sur scène, elles est accompagnée de Patrice Charbonneau-Brunelle et de Jérémie Battaglia. Le public a donc droit dans i/o à des projections et des extraits d’entrevue où l’on se demande ce qui est vrai ou ce qui relève de la pseudo-science.

« On n’est jamais certains de complètement savoir si ces sciences spéculatives peuvent devenir réelles. Comme créatrice, je ne me donne pas le devoir de séparer le vrai du faux, donc je joue entre la fiction et le réel. Je traite cette matière comme les rêves d’un futur proche ou éloigné. La science a été malmenée durant la pandémie. C’est devenu plus une affaire de croyances que de faits. Notre rapport à la science n’a jamais été aussi bouillonnant. »

La mort

C’est toute la question entourant notre perception et notre peur de la mort qui fait se mouvoir les scientifiques et les philosophes au sujet des immenses possibilités d’un futur essentiellement technologique.

« Dans la société, notre relation à la mort reste tabou. Avant de brûler un mort, par exemple, on doit l’habiller. Mais pourquoi s’il va être incinéré ? Est-il plus digne en habit ou nu, le mort ?  Tant que nous ne faisons pas face au problème de la mort, on trouvera ridicule que les gens veuillent l’éviter. Il y a une distance qui permet de juger les autres. C’est facile de rire des rêves d’éternité, mais ils sont présents dans la vie humaine depuis toujours. »

Les récits qui ont formé Dominique Leclerc et ceux qu’elle écrit à son tour traitent de la mémoire notamment. Ce qui n’est pas que négatif ou désuet. Pour i/o, elle a donc écrit un scénario qui sort des sillons tragiques. Elle souhaitait penser au futur sans tomber dans l’obscurité.

« Depuis 2013, je suis plongé dans ces univers et je ne peux pas dire que ça me rend super optimiste. Mais je ne veux pas transposer ce pessimisme sur scène parce que je crois que ce n’est pas de ça dont on a besoin aujourd’hui. »

Pandémie

Aujourd’hui comme dans pandémie, lui demande-t-on? Le sujet ne pouvait pas être complètement mis de côté devant la détresse humaine actuelle.

« Jai rencontré des gens au Parc Lafontaine pour leur demander ce qui, selon eux, ne pouvait pas être numérisé. Les gens répondaient spontanément : les relations humaines. La pandémie nous a habitués à rester à la maison. Maintenant, il faut pratiquement se convaincre de sortir. C’est devenu très facile de rester assis au salon et ne plus être confronté à quelqu’un d’autre. » 

« Le milieu du théâtre n’allait pas bien, ajoute-t-elle, mais là c’est pire. Je croyais que les choses allaient reprendre comme avant, mais là c’est la folie de l’entonnoir. On ne sait pas ce qui va arriver ultimement sur les scène. »

N’empêche. Dominique Leclerc ne pouvait pas rester les bras croisées. Sans tomber dans le complotisme et sans dénoncer tout et rien, à gauche et à droite, que ce soit les gouvernements, les responsables de la santé, les pharmaceutiques…

Elle est prête à reconnaître les bienfaits des uns et des autres. Diabétique ayant besoin d’insuline pour vivre, l’artiste se voit contrainte, dans le fond, à être nuancée dans ses propos face à la science et, notamment, aux « scandaleuses » compagnies pharmaceutiques.

« Si on reconstruit le même système économique après la pandémie, on s’en va dans le mur, conclut-elle. Il faut se poser la question : comment va-t-on faire pour le futur ? »


La pièce i/o est présentée au CTDA jusqu’au 4 décembre