LITTÉRATURE : Femme (s)

La jeune fille des négatifs est un livre double où la poésie et le récit servent un même but : déconstruire la perpétuelle mise en boîte des femmes. Véronique Cyr s’est inspirée de son expérience personnelle pour nous offrir le livre le plus troublant de 2022.

Le feu couve depuis toujours dans l’écriture de Véronique Cyr. Impétueux, ardent, parfois impitoyable. Celui de la douleur, celui de la colère, celui aussi de la force obstinée de l’autrice elle-même. En poésie et en prose, l’écrivaine observe la vie avec acuité, renouvelant constamment la flamme, émergeant sans cesse de profondeurs obscures. En ouverture de La jeune fille des négatifs, elle cite avec raison sa collègue poète Anne-Marie Desmeules (Le tendon et l’os, Prix du Gouverneur général 2019) pour son recueil sur l’aventure périlleuse que représente la maternité et ses suites.

Véronique Cyr a commencé l’écriture des poèmes de La jeune fille des négatifs en 2017 lors d’une grossesse à risque élevé qui, après de laborieux obstacles, fera apparaître un petit prince prématuré nommé Henry. Les poèmes se fondent peu à peu dans la forme du récit et la mémoire y intervient pour tisser un réseau solide de vérités saisissantes.

Avec une sincérité déroutante, Véronique Cyr se livre en ne nous épargnant aucun doute, aucune remise en question ou angoisse à propos des épreuves de sa vie et de celle de tant d’autres femmes. Elle n’a cependant rien d’une superhéroïne hollywoodienne pas plus que d’une femme qu’on pourrait qualifier de  » modèle « . La narratrice est lucide, consciente et courageuse, fragile et forte à la fois.

 » code bleu / une mère va mourir // code rose / un nouveau-né aussi // elle pense aux hommes / qui ravagent les femmes / aux côtes comprimées / qui rasent la respiration « 

Elle est celle dont le corps n’appartient plus à la poésie, mais au fœtus. Elle devient mère d’un enfant au moment où la sienne perd la mémoire. Mais c’est également une femme qui se souvient d’une jeune fille qui a posé nue, autrefois, pour un photographe dégoulinant de désir et, plus tard, d’une étudiante subissant le regard lourd d’un prof de philo.

Devant la prose/poésie aiguisée de Véronique Cyr, il faut se demander dans quelle sorte de monde vivons-nous encore pour continuer de fermer les yeux sur les abus et l’abjection.

 » L’image à la pointe / un fusil sur la faune / sur la fille des négatifs nue / courbes, chœurs morts / l’école résidentielle / la clinique résidentielle / où cacher la violence / très loin dans la terre. « 

L’autrice sait malheureusement que les bombes vont continuer de  » tomber dans le cœur des femmes  » (Installation du feu, Poètes de brousse, 2010). Elle assume et expose donc depuis longtemps ce qui brûle autour d’elle et en elle.

Épopée tragique

C’est, en fait, une épopée tragique que raconte La jeune fille des négatifs, celle des femmes prisonnières du regard, du toucher, du pouvoir, de l’égocentrisme des hommes. Il s’agit d’une forme pertinente de dénonciation de toutes les violences faites à l’esprit et au corps des femmes, de la plus intime et personnelle aux plus insidieuses et exacerbées.

Véronique Cyr nous amène  » dans une rêverie hallucinée de fin du corps  » en reliant son propre périple à la trajectoire immémoriale des femmes. C’est quelque chose qui était aussi présent dans son recueil Forêt d’indices (Les herbes rouges, 2017) où elle tissait notamment des liens entre des drames personnels et un génocide, les premiers amours et les derniers suicidés.

« Tu portes tes habits funéraires / cousus par la pluie de juin / plusieurs versions de toi / promènent leur reflets / dans une logique du rêve / la tienne ou la mienne / tu transportes un embryon / dans la poche de ta veste / le bruit du soleil parcourt / l’horizon tordu des conifères / le premier indice décompose les rôles / soutient le feu et l’antilope / par fictions inversées / ton pouls affranchi « 

La condition humaine ne diffère pas d’un continent à l’autre, mais encore, la condition des femmes, reste unique en soi. Occultée, banalisée, voire ridiculisée, mais porteuse d’une sagacité tout aussi fondamentale. Véronique Cyr puise chez Laura Kasischke cette sage, mais cruelle recommandation :  » Try to stay alive until you die « .

L’histoire des femmes en a toujours été une de survie. Et ce n’est malheureusement pas que celle de l’autrice qui nous est exposée ici. Avec tristesse, elle se souvient également d’une jeune femme musulmane à qui elle avait donné des cours de français il y a quelques années.

 » Ramah, c’est toi qui mets tout en place pour dénoncer la violence et ouvrir la voix, je parlerai en premier parce que j’ai la liberté de le faire, nous arrivons enfin près de la parole, il faut continuer à marcher et à respirer, à desserrer l’emprise. « 


La jeune fille des négatifs

Les herbes rouges

2022

118 pages