Théâtre: Une Licorne équitable en 2019-2020

Huit artistes prenant part aux productions de la saison
2019-202 à La Licorne

On en parle trop ou pas assez, selon le point de vue. Les plus récentes statistiques démontrent que la situation ne s’est guère améliorée depuis trois ans à Montréal en ce qui a trait à l’équité pour les femmes au théâtre. Il faut tout de même rapporter les bonnes nouvelles quand c’est le cas. La Licorne réalisera l’équité entre le nombre de femmes et et d’hommes à l’écriture et à la mise en scène la saison prochaine. Sans compter les reprises, mais incluant les 5 à 7, les 14 nouvelles productions des deux salles de la rue Papineau constitueront une affiche « équitable » en 2019-2020.

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Théâtre: (Re)construire aujourd’hui

Pas question de se reposer sur les lauriers d’un 50e anniversaire bien occupé au Centre du Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur artistique Sylvain Bélanger a plutôt choisi de se relever les manches en 2019-2020 et de tendre les bras vers la(les) communauté(s) d’un Québec divisé par mille questions plus ou moins existentielles. Le CTDA se demande ce que l’on peut (re)construire et/ou (re)commencer ensemble aujourd’hui. D’ailleurs, des travaux de rénovation repousseront le début de la programmation jusqu’à la mi-novembre.

Sylvain Bélanger, photo: Valérie Remise

Littérature: Gilles Archambault, écrivain véritable

Gilles Archambault, Tu écouteras ta mémoire, Boréal, 133 pages.

Gilles Archambault ne souffrirait pas qu’on dise qu’il a une voix discrète. Dans la vie ou en littérature. Dans le sens d’À voix basse (1983), il écrit depuis 1963 en faisant preuve d’Une suprême discrétion. Pour ce grand amateur de musique, pas que le jazz détrompez-vous, il importerait surtout de reconnaître que sa voix n’émet pas de fausse note. Elle n’a pas besoin de crier pour se faire comprendre. Elle n’a pas à passer à la télévision pour s’exprimer. C’est celle d’un véritable écrivain.

Théâtre : La fissure ou tenter de sortir de sa coquille

Photo: La Licorne

Amélie Dallaire nous présente La fissure. Cette dernière pièce de la saison à la Petite licorne a été lue l’an dernier au festival Jamais lu. Sa première oeuvre, Queue cerise, remonte à 2016. La fissure explore les replis subconscients de l’âme humaine au sein d’une relation de couple difficile, qu’elle joue avec Mathieu Quesnel. Un huis-clos fort étrange sur l’incommunicabilité dont la dramaturge-metteuse en cène-comédienne nous parle avec passion.

Littérature: Cassie Bérard se joue du chat et de la souris

Le troisième roman de Cassie Bérard, La valeur de l’inconnue, décline la démarche singulière de l’autrice vers des modes narratifs à la fois étranges et exultants. Lire Cassie Bérard relève d’un plaisir intellectuel et littéraire immense. La valeur de l’inconnue parle de notre monde binaire, mais infini, porté par des personnages contradictoires, qui souffrent. C’est un roman dense, philosophique. Une narration extrême. Les yeux félins et la plume précise de Cassie Bérard nous guident dans un jeu dont on ne comprend les règles qu’à la fin, encore que… La romancière se joue, dans le fond, et du chat et de la souris. Entretien fascinant sur les paradoxes de l’écriture et de la lecture dans un univers quantique.

Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

Photo Bertrand Carrière

À la Maison de la Poste, la commissaire Isabelle de Mévius présente jusqu’au 23 juin une rétrospective majeure de l’artiste québécois Jean-Pierre Larocque. Nul prophète en son pays, le sculpteur et dessinateur a créé un corpus fascinant avec, essentiellement, de l’argile et du fusain. Un travail intemporel et d’une grande noblesse de la part d’un tendre guerrier qui dit que l’art c’est « faire quelque chose avec rien ».

Divers: Chute libre, la spirale de la condition humaine

La chorégraphe et cinéaste Dana Gingras a collaboré avec Marie Brassard (texte et narration) pour créer Chute libre, un film immersif présenté à la SAT jusqu’au 27 avril. Cette expérience allie l’intelligence d’une forme maîtrisée par la réalisatrice à la qualité de la réflexion de la dramaturge pour créer un continuum narratif convaincant sur la réalité organique de la condition humaine.

Littérature: Hélène Frédérick, adolescence explosive

droits réservés

Hélène Frédérick, la nuit sauve, Verticales, 178 pages

Le troisième roman d’Hélène Frédérick, la nuit sauve, se déroule en pleine campagne québécoise. L’autrice, qui vit en France depuis 12 ans, possède une langue et un style qui lui sont propres et qu’elle utilise pour raconter la violence du passage vers l’âge adulte d’une jeunesse attachante, mais inquiète. À la fin de l’année scolaire, ces ados vont foirer dans un champ de blé d’inde pour faire un périlleux pied de nez aux interdits.

Théâtre : Sombres trentenaires

Lignes de fuite de Catherine Chabot, mise en scène de Sylvain Bélanger


crédit: Christian Blais : FH-Studio

La troisième pièce de Catherine Chabot, l’une des dramaturges les plus intéressantes de la nouvelle génération, aborde le champ sociopolitique. Lignes de fuite place trois couples dans un environnement électro-magnétique anxiogène. Sa pièce la plus sombre, confie l’autrice en entrevue.

Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot ouvre l’obturateur de sa caméra hyperréaliste pour toucher au social et au politique. L’amitié, voire l’amour entre femmes, de sa première pièce s’y trouvent, les relations hommes-femmes de son deuxième opus aussi, mais, cette fois, elle nous peint un plan plus large de trentenaires au bord de la crise de nerfs vivant un certain pessimisme face à l’avenir.

Catherine Chabot, qui se définit comme une romantique déçue, estime avoir écrit sa pièce la plus « noire, angoissée, inquiétante ».

« Les personnages sont ironiques, cyniques. Dans ma vie, j’emploie ce cynisme comme couche de protection pour ne pas souffrir. Les personnages de la pièce souffrent. Ils sont dans le détachement à outrance, mais leur humanité se laisse découvrir. Plus la soirée avance, plus on a accès à leur vérité. Leur cynisme est un manque de confiance en soi, dans l’autre et dans le monde.»

Catherine Chabot, crédit: Valérie Remise

Dans cette sorte de Déclin de l’empire américain très contemporain, les êtres de langage que sont les personnages se posent la question de « la gauche versus la droite » au Québec. La dramaturge fait dire à l’un d’eux que les Québécois, les Occidentaux en fait, sont tous de… droite!

Divulgâcheur : les points de suspension seront nombreux dans ce texte. Catherine Chabot possède ce débit rapide et exclamatif de son âge. Comme si le temps pressait tout le temps et qu’il fallait faire porter la voix et la pensée toujours plus loin.

« Les postures de gauche ou de droite sont nourries par des affects, des affaires personnelles qui ne se nomment pas, qui se cachent, croit-elle. C’est un costume qu’on porte. Être de gauche c’est impliquant, c’est mettre le pied dans un processus de changement du monde, mais il faut accepter de prendre en considération l’interlocuteur. »

À l’opposé, la droite peut sembler avoir la vie facile. Ses partisans jouent la carte de la peur, de la victimisation dont est responsable « l’élite », et ils se disent menacés par l’immigration « massive ».

« C’est plus facile d’adhérer à ce discours à la négative, ajoute-telle, plutôt que d’aller vers le positif, d’emprunter notre ligne de fuite collective. Redéfinissons-nous comme société ouverte. Ayons un projet! Je le prends de façon poétique, mais dans la pièce, j’essaie toujours d’amener les idées sur le plancher des vaches.»

Benoît Drouin-Germain, crédit Valérie Remise

Le public qui s’intéresse à son écriture depuis le début ne sera pas dépaysé par les archétypes qu’on retrouvera dans la pièce: trois couples d’amoureux qui vont faire, en quelque sorte, table rase de certaines idées reçues.

« Mon processus travail est extrêmement ancré dans le politique. C’est la politique à l’intérieur des relations. C’est ça qu’on veut voir sur scène et que j’ai constaté avec mon conseiller dramaturgique, Guillaume Corbeil. Il m’aide beaucoup. »

Pendant un an, Catherine Chabote a consulté des doctorants en philo et en physique, une urbaniste, un bûcheron, un avocat. Elle voulait se nourrir du Québec d’aujourd’hui. Un ici-maintenant des jeunes trentenaires après le printemps érable et en plein « vertige » du réchauffement climatique. Depuis ses débuts, Catherine Chabot y arrive en sachant bien s’entourer.

«L’équipe d’acteurs est excellente et les concepteurs aussi. On a Zébulon qui fait sa première scénographie. C’est très impressionnant! L’environnement qu’il a créé est très beau. Il s’intéresse à la communication dans un espace donné, entre acteurs, entre la scène et le public. Il y a quelques miroirs sur scène qui fait en sorte que les spectateurs peuvent se voir. »

Léanne Labrèche-Dor, crédit Valérie Remise

Catherine Chabot demeure cette jeune autrice qui réfléchit, qui lit beaucoup d’essais. La beauté de ses textes réside dans la transposition de ses recherches en des dialogues crus et des postures archétypales des uns et des autres. En toute franchise.

« Quand j’ai commencé à écrire, ça ressemblait à un théâtre-forum. J’appelais ça les chroniques de l’ennui! Il a fallu que j’épure pour en extraire le suc. Je voulais aussi parler de souveraineté, mais finalement cela faisait dévier le propos qui porte plutôt sur l’avenir.»

À LIRE dans le magazine 3900 du CTDA, l’excellent texte de Marie-Sophie Banville : On est « toute » de droite: le fil de ta fureur.

« Ma pièce, poursuit Catherine Chabot, parle de la valeur qu’on s’accorde à soi et aux autres. Il y a vraiment la question de « l’enfer c’est les autres ». Aujourd’hui, les comédiens sont presque forcés à devenir des entreprises qui gèrent cette réalité. Cette marchandisation du monde me déprime beaucoup. Le néo-libéralisme a même pris d’assaut le langage.»

Son propre personnage de Gabrielle dans la pièce a étudié en communications, travaille à Radio-Canada, mais a toujours voulu être actrice.

« Il y a quelque chose dans la gauche qui peut être condescendant parfois par rapport à la banlieue et certains mode de vie, par exemple. Je suis allergique aux cliques et à la bien-pensance. J’ai des idées de justice sociale, mais la gauche qui se prend pour une autre, je trouve ça imbuvable. Quand les masques tombent, d’ailleurs, Gabrielle sera un peu ramenée à l’ordre. »

Après la présentation de ses deux premières pièces à Espace libre – Table rase, écrite en collaboration avec Brigitte Poupart, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin qui sera présentée au Théâtre La Chapelle la semaine prochaine en anglais – Catherine Chabot débarque au Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur de la salle qui célèbre ses 50 ans, Sylvain Bélanger, met en scène Lignes de fuite.

« J’ai été chanceuse avec les metteurs en scène. Ce sont des directeurs d’acteurs formidables – les deux premiers étant Brigitte Poupart et Frédéric Blanchette – et Sylvain est tout désigné pour le faire. Il travaille le texte comme une partition. Il est d’une précision parfaite pour faire se rencontrer les personnages. J’en suis honorée. Il m’a fait découvrir des choses que je n’avais pas vues dans mon texte! »

Lignes de fuite est présentée au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 6 avril.

Théâtre: Rêver debout

Somnambules, de Geneviève L. Blais

Le 11e spectacle du Théâtre À corps perdus, Somnambules, est présenté dans une maison de Montréal et s’inspire librement du roman de Jean Cocteau Les enfants terribles. La pièce in situ nous perd parfois dans ses enchevêtrements, mais l’interprétation et la scénographies sont époustouflantes.

Après l’excellent Local B-17 présenté dans un entrepôt l’an dernier et mettant en vedette Marie-Ève Milot (Les barbelés) , la nouvelle production in situ de Geneviève L. Blais est un conte librement inspiré de Cocteau qui nous en met plein la vue et les oreilles.

Carl et Cindy sont frère et sœur. Comme tous les enfants, ils aiment jouer et, en lisant Les enfants terribles de Cocteau, ils repoussent constamment leurs limites et les règles du monde adulte. Adolescents, des sentiments troubles les assaillent et ils vont… trop loin. Leurs jeux interdits seront maqués par la jalousie et la cruauté.

On est bien dans l’univers de Cocteau, d’autant plus que les personnages de son roman, Élisabeth et Paul apparaissent telles des figures fantomatiques qui servent, en quelque sorte, de « doubles » aux personnages principaux. D’autres personnages du roman seront aussi évoqués, mais c’est là que les fils narratifs s’emmêlent quelque peu. Avec les ellipses temporelles et les changements de tons entre la langue de Cocteau et celle des Québécois, il devient facile de s’y perdre.

N’empêche, la mise en scène précise et rythmée de Geneviève L. Blais crée un véritable univers onirique envoûtant à l’aide d’une scénographie inventive et débordante, signée Fruzsina Lanyi, et des vidéos de Sylvio Arriola.

Les spectateurs déambulent dans plusieurs pièces de cette maison, située dans Côte-des-Neiges, en allant de surprises en mystères. Somnambules crée un sens du merveilleux qui devient parfois renversant. C’est celui des enfants et des adultes qui le restent toujours un peu. Imaginatifs, secrets, joueurs, mélancoliques.

Les interprètes adultes – Alain Fournier, Marie Cantin, Étienne Pilon et Sylvie De Morais-Noguiera – sont excellents. En alternance certains soirs, les jeunes actrices et acteurs qui jouent Cindy et Carl enfants et adolescents démontrent également un bel aplomb dans des conditions qui n’ont rien d’habituelles.

Bref, si la pièce aurait bénéficié d’une ligne dramatique plus claire, le produit final envoûte en raison d’une inventivité de tous les instants. Dans le monde du rêve, tout est permis et rien n’est possible. Jean Cocteau l’avait bien compris, que ce soit dans ses livres, ses dessins ou ses films, et Somnambules rend bien hommage à ce grand rêveur éveillé, iconoclaste et irrévérencieux.

Somnambules est présenté in situ dans une résidence de Côte-des-Neiges jusqu’au 31 mars. Pour réserver: http://www.acorpsperdus.com.