Catégorie : Critique

Littérature: L’amour en miettes

ARTSCRITIQUELITTÉRATURE

par Mario Cloutier • 6 août 2019 • 0 Comments

Un premier roman de plus de 600 pages! Marie-Ève Thuot a eu la judicieuse idée de confier sa fresque sociale La trajectoire des confettis aux Herbes rouges, éditeur patient et rigoureux. Il en résulte un récit captivant au sujet de la famille, du couple, et surtout, de la complexe sexualité humaine. L’amour dans tout ça? Ça se prend et ça se jette, hein Léo?

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Littérature: Ah…!

Suzanne Jacob poursuit sa quête faite de questionnements et d’étonnements dans Feu le soleil, un recueil de neuf courtes nouvelles dont la densité éclaire autant qu’elle stupéfait. C’est là tout l’art d’une autrice qu’on aime lire et relire. C’est le talent d’une artiste au regard curieux, oblique, qui nous entraîne dans un refus salutaire de compromis simplistes ou paresseux.

Littérature: Marie-Andrée Gill, l’équilibriste

Marie-Andrée Gill, photo Sophie Bergeron-Gagnon

En trois recueils de poésie publiés par La Peuplade, Marie-Andrée Gill s’est imposée comme l’une des autrices les plus intéressantes de la jeune génération. Sa pratique démontre une continuité et une progression constantes. Dès le départ, la poète a prouvé la qualité d’une écriture qui se promène agilement entre les mondes, entre les tressaillements intimes et la grandeur du territoire, entre des émotions vives et une saine pudeur faisant défaut à plusieurs de ses contemporains. Ses images en ressortent d’autant plus prégnantes. Faussement simples, réellement abouties.

Béante

Le premier recueil de Marie-Andrée Gill (Béante, 2012) annonçait déjà le chemin qui allait s’ouvrir. Le tout premier texte du livre, en fait, représentait une promesse en soi: « le fil du temps tissait des cordes solides/pour ton échappée/minuit goutte à goutte te trouait la vie//combien de fêtes à épuiser/ouvrir la terre et y planter nos ombres ».

La poète s’inscrit dans le temps qui dure, malgré la vie mortelle. Dans la jeunesse à célébrer, mais aussi la volonté d’en recueillir les fruits, même s’ils flétriront aussi. C’est la signature d’une artiste au long cours. Poète lucide, mais non désespérée. Elle s’appuie sur la connaissance, sur le monde qui l’entoure, surtout celui du dehors.

Paysages, animaux, végétaux trouvent leur place. Jamais superficiellement. Le dehors et le dedans, même souffle, même tout. La poète « traverse l’intérieur des chairs » pour découvrir que « c’est fou en-dedans/on est tous de la même couleur ». Son appartenance aux Premières nations ne fait pas de doute, même si elle ne monte pas aux barricades.

Ça et là, l’Ilnu (être humain dans la langue de Mashteuiatsh) en elle se montre le bout du nez avec un regard critique : »Nous sommes exotisme/Nous sommes millénaire ». Un « tu » aussi émerge parfois. Désillusionné ou évoquant une relation bancale puisqu’il semble y avoir « d’autres toi » et que « tu vas t’en aller loin loin pour rien ».

Le tragique ne s’installera pas pour autant. Malgré les « tipis de béton » et « l’épine dans la bouche », il n’y aura pas de « petits suicides sur la rétine ». La poète exulte plutôt à se sentir en vie dans la joie du langage et les trouvailles qu’elle peut en tirer. Sa béance est ouverture, vulnérabilité et vitalité. Humour aussi. « Merde//j’ai brûlé ma bannique ».

Dans ce pays infini d’où elle vient, on s’aime à « ciel ouvert ». Marie-Andrée Gill « chuchote pour ne pas chasser le rêve ». Elle a « un espoir étrange sur les cils ». Elle croit à une certaine cohérence du monde.

« c’est/tous les tatouages réunis dessinant l’histoire/ou faire l’amour fin novembre sur la neige qui pousse/le temps que le monde se démêle/dans ses cartes et nous donne des yeux ».

Frayer

Dans Frayer (2015), son regard continue de chercher. Il s’attarde davantage au passé. Ce n’est pas celui des regrets, mais celui de la fierté d’être soi et rien d’autre. « Caresser la cassure, la parole//ce moment où personne ne me dit/à quoi je devrais ressembler. »

Comme dans Béante, le recueil est divisé en sections, plus précises cette fois: Le rempart, La réserve, L’adolescence, Le lac. La poète fraie à même les cicatrices et elle s’accroche au désordre.

Il n’y aura pas non plus de dérives totales ici. Mais une chance qu’il y a le lac à boire dans « ce village qui n’a pas eu le choix ». Comme quoi le peu de ressources, les gars saouls ou les engelures n’empêchent pas de marcher en équilibre sur la trame ce territoire tempéré par l’eau douce et les rires fous.

« Les sapins dansent en slow motion et la terre/d’orgasme vibre/et mes doigts ramenant la braise//Je veux le vertige comme une promesse/et enfin manger la beauté cruelle des arcs-en-ciel dans les flaques de gaz. »

Marie-Andrée Gill marche sur un fil de contrastes, de douleurs crues et de joies simples, d’humains pas de bon sens et de bêtes mutantes. Pareils à la ouananiche et au saumon, dans le fond. La poète surfe sur le pouvoir du rire, mais le sien se cristallise dans celui de la langue, question d’héritage. Elle essaie de « ressembler à cette vieille eau dont elle est l’enfant ».

Devant l’abrasive modernité parfois inconcevable, brutale, il y a le réconfort d’avoir des regards qui forment les siècles, de se savoir jamais loin de la liberté des démesures et du chaos. La mocheté du quotidien ne représente finalement que peu de choses dans l’absolu. « nous sommes le monde/mais nous le savons pas ».

« nous nous baignons dans le mal de vivre de/l’asphalte chaud/en attendant de trouver la parole habitable/ou de gagner quelque chose au gratteux/pour partir dans le bois pour toujours ».

Chauffer le dehors

C’est donc de ce côté que la (sur)vie se trouve. Dehors. Le troisième recueil explore les méandres d’une rupture amoureuse. Si c’est froid en-dedans, mieux vaut Chauffer le dehors. Là où les petits drames et les grandes peines se perdent dans le ciel « dézippé à grandeur ».

Certes, « L’amour c’est une forêt vierge/pis une coupe à blanc/dans la même phrase ». La désillusion est proche, le cynisme aussi. Marie-Andrée Gill possède, toutefois, cette grande qualité du sourire en coin, de la stepette de côté ou de l’entourloupe finale.

La narratrice avoue que cet amour ressemble aux autres qu’elle a connues. « Faudrait juste savoir par où commencer pour désallumer l’attente, slaquer le hamster, faire corps avec tout ce qui a de la misère à exister ». Les strophes deviennent paragraphes, les paragraphes, pages. Un récit plus soutenu, plus attaché, émerge.

Le style se connaît et s’assume. Il continue d’explorer avec le même esprit d’équilibre, la même tête de cochon faite pour la survie. « où habiter sinon dans le rappel des moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent? » […] Crisse que ça gosse d’avoir été heureux de même ».

Amoureux transis, ce recueil de beauté ordinaire et de piscine intérieure est pour vous. « Ça revient, ça repart: l’émeute est par en-dedans. » Marie-Andrée Gill développe ici une poésie qui se rapproche de l’oralité qu’elle juxtapose merveilleusement avec une langue écrite de plus en plus maîtrisée, ouvragée.

Dans son malheur, la récitante retrouvera un certain bonheur en habitant les sentiers ouverts à tout vent. Béante, elle était, béante elle sera. « Et ça me sort de ma vase. Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne.//Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au dedans. »

De quoi hausser les épaules face à l’avenir. Elle se saisit du « chemin brillant de chaque dièse que les flocons font en naissant. » Entre autres signes d’accomplissement, l’artiste fait de la poésie avec des riens, comme si de rien n’était.

« Par respect/pour tous nos essayages/je finirai pas/au milieu des asiles/de mes vides qui s’accumulent »

Ou encore

« comment dire les choses autrement:/on s’est remplis/de couleurs/qui existent juste/quand on ferme les yeux »

Marie-Andrée Gill, l’équilibriste, sait nager. Elle n’a jamais sombré. Elle n’est pas de celles qui laisse le désespoir tout submerger. Elle appartient au monde naturel qui vit, depuis avant sa naissance, en elle. La poète peut s’éparpiller, se perdre même. On a l’intuition qu’elle se relèvera « après avoir fini son triple axel sur le cul ».

Et la remontée fait autant de bien à celle-celui qui la lit, qu’à elle, qui l’écrit.

« Ce qui nous force à exister dans les noyades,/c’est que la clarté nous prend dans ses couvertes./Les miracles reviennent toujours quand on réapprend les paroles. »

« Je pleume les oies pour souper, comme je voudrais le faire pour toi mais à l’envers: te greffer des ailes qui marchent et des cris plein la gorge, que tu puisses voir les fleurs sauvages de mon cœur cru, la médecine millénaire qui nous enveloppe. »

« Je me suis levée de bonne heure pour regarder le soleil fourrer avec le lac,/j’ai pincé un cil entre mes doigts, bu ton visage/à même la bouteille/à force de tous ces peut-être trop grands/pour moi. »

« s’inventer une vie toute docile/et quand même/ça nous sort par les os »

Littérature: Fiction

Le premier roman du poète et directeur littéraire au Noroît, Patrick Lafontaine, s’intitule simplement Roman. Comme dans « fiction » ou encore dans le prénom d’un personnage du livre. Il n’y a rien de simple puisque tout se dédouble à l’infini. Cet objet littéraire fort particulier, publié aux Éditions Pleine lune, raconte un périple apparemment hyperréaliste, mais aussi intérieur que poétique. Dépaysement garanti. Captivant.

Littérature: Amour soleil

L’été sera amoureux ou ne sera pas. Voici Ben Aïcha, roman au sujet d’un amour interdit du 17e siècle mettant en scène deux personnages issus de l’histoire – Ben Aïcha et Marie-Anne de Bourbon – entre lesquels Kebir Ammi a astucieusement tissé une passion absolue. Un récit écrit dans une langue savoureuse et d’une actualité surprenante. Une très belle prise d’édition de la part de Mémoire d’encrier.

Abdallah Ben Aïcha est devenu ambassadeur du Maroc auprès de Louis XIV en 1698. Amiral et ancien corsaire, l’homme parle anglais et espagnol, mais pas français. Il a pour mission de signer avec la France un « accord pour éviter la capture des musulmans par les navires français et de libérer les esclaves musulmans employés dans les galères », selon Wikipédia. Accord, il y aura en 1767, longtemps après la mort de Ben Aïcha.

Marie-Anne de Bourbon était la fille de Louis XIV, dit le Roi-Soleil, mariée à l’âge de 13 ans au prince Louis-Armand de Bourbon-Conti qui meurt en 1685. La princesse de Conti était si belle, semble-t-il, que le sultan du Maroc Ismail Ben Chérif « en tombe amoureux sur la simple description de son ambassadeur [Ben Aïcha] et la fait demander en mariage, ce que Louis XIV refuse poliment » (Wikipédia).

Il n’en fallait pas plus pour inspirer l’écrivain Kebir Ammi, auteur d’une quinzaine de romans, essais et pièces de théâtre. Il invente un récit astucieux, tout à fait crédible même si inventé, où le destin des deux amoureux s’entremêle à l’histoire des relations entre les deux pays. S’inscrivant dans des événements bien documentés, l’intrigue regorge de personnages secondaires qui ont réellement existé.

Le reste et le plus important, c’est l’histoire d’une passion entre un homme et une femme qui les brûle et les emporte. Un amour interracial qui pourrait éclore aujourd’hui ou demain dans une France où ce genre de relation reste controversé si l’on pense au repli identitaire et délétère du moment. Un climat, par ailleurs, pas si étranger à celui de la Nouvelle-France actuelle à bien des égards.

 » Émilie de Choin lui sembla si profondément meurtrie. Il [Ben Aïcha] la supplia mais elle ne parvint jamais à finir sa phrase. Pensait-elle à ses origines, à la couleur de sa peau, à sa naissance dans le dénuement? Pensait-elle à toutes ces choses que sa formidable ascension ne parviendrait jamais à faire oublier?

Dites que c’est ça, dites que ce pays a une trop haute opinion de lui-même, dites que je suis presque noir et qu’il est blanc, dites qu’il est chrétien et que je suis un sauvage né dans une religion insensée, dites que je suis un homme qui ne saura jamais trouvé sa place parmi les gens de votre nation.

Il ne dit rien. Mais c’est cela qu’il aurait aimé dire. Cela et rien que cela. C’est cela qu’il aurait aimé dire à mademoiselle de Choin, pour qu’elle le rapporte, au besoin, à ceux qui veillent au grain et dictent leur conduite aux gens pour éviter que le royaume de France ne perde son âme et ne se délite dans l’inconséquence de l’amour! »

Kebir Ammi décrit dans une langue suave et élégante, imitant par moment le vocabulaire et le style de l’époque, cet amour interdit. Certes, il ne s’agit pas d’un drame nouveau. Bien des histoires de couples ne devant pas être, ou socialement inacceptables, ont été racontées depuis toujours. La maîtrise du romancier est telle, cependant, qu’il convainc sans effort. La trame est ficelée habilement, le style parfaitement agencé. Un délice d’écriture.

Et le message de liberté du romancier est clair. Au-delà des conflits, des guerres, des haines raciales ou religieuses, des malentendus historiques ou des chimies de peau, les sentiments humains peuvent, un seul instant qui vaut parfois l’éternité, l’emporter. Comme lecteur, on veut, on a désespérément besoin d’y croire.

Ben Aïcha est un roman d’espoir. Un récit pour un temps de réconciliation. De réflexion au sujet de ce qui nous unit plutôt que ce qui nous sépare. Une utopie probablement, mais, tout de même, un espace ensoleillé et réconfortant à partager.

Littérature: Bouger ou mourir, telle est la question

Le premier recueil de nouvelles du poète Mattia Scarpulla suit le chemin déjà débroussaillé par cette écriture singulière qui se promène entre l’Italie et le Québec. Au propre et au figuré puisque les contrées ne renvoient parfois qu’à l’imaginaire. Ses histoires ont la bougeotte comme ses personnages quelque fois perdus entre l’insouciance adolescente et un âge adulte peu attirant. L’auteur possède un esprit et un style vivifiants.

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages