Catégorie : Critique

THÉÂTRE: Sissi exploratrice

Nathalie Doummar et Mustapha Aramis dans Sissi, photo: Sylvie-Ann Paré

Le dira-t-on assez. Le théâtre a besoin de peu pour faire rire et pleurer. Un bon texte, des actrices.teurs allumé.e.s et dirigé.e.s par une mise en scène fine et attentive. De et avec Nathalie Doummar, Sissi s’avère déjà l’un des meilleurs spectacles de cette jeune saison.

LITTÉRATURE: Nelly Forever

Le premier roman de Karine Rosso construit un fort beau dialogue littéraire avec Nelly Arcan. À mille lieues de perceptions masculinistes aberrantes ou des préjugés populaires, l’autrice entremêle sa propre histoire à celle de la grande écrivaine disparue il y a 10 ans. Malgré quelques bémols, l’audace et l’originalité de cette démarche sont admirables.

LITTÉRATURE: La pomme d’Adam

Adam a la pomme, c’est-à-dire qu’il est l’élu d’une femme, son épouse, qui lui a donné pas seulement une, mais deux chances dans la vie. Malgré la maladie, il a la pêche aussi, il est le plus fortuné des hommes même s’il l’ignore. La narratrice de Une deuxième chance pour Adam, elle, a presque tout d’une sainte. Entre la chance et le courage, le très beau roman de Felicia Mihali nous apprend l’amour conscient.

LITTÉRATURE: Virtualité fallacieuse

Bienvenue dans la simili-vie de Simili. Un pays où les antihéros se croient sans tache. Une contrée où les fantasmes triomphent. Heureusement, Dominique Strévez La Salle fait la part des choses. Avec doigté et un certain humour noir. Le lecteur ne sera peut-être pas rassuré, au bout du conte, mais il comprendra une chose ou deux sur l’immoralité et l’indifférence qui nous guettent.

Littérature: L’amour en miettes

ARTSCRITIQUELITTÉRATURE

par Mario Cloutier • 6 août 2019 • 0 Comments

Un premier roman de plus de 600 pages! Marie-Ève Thuot a eu la judicieuse idée de confier sa fresque sociale La trajectoire des confettis aux Herbes rouges, éditeur patient et rigoureux. Il en résulte un récit captivant au sujet de la famille, du couple, et surtout, de la complexe sexualité humaine. L’amour dans tout ça? Ça se prend et ça se jette, hein Léo?

Littérature: Marie-Andrée Gill, l’équilibriste

Marie-Andrée Gill, photo Sophie Bergeron-Gagnon

En trois recueils de poésie publiés par La Peuplade, Marie-Andrée Gill s’est imposée comme l’une des autrices les plus intéressantes de la jeune génération. Sa pratique démontre une continuité et une progression constantes. Dès le départ, la poète a prouvé la qualité d’une écriture qui se promène agilement entre les mondes, entre les tressaillements intimes et la grandeur du territoire, entre des émotions vives et une saine pudeur faisant défaut à plusieurs de ses contemporains. Ses images en ressortent d’autant plus prégnantes. Faussement simples, réellement abouties.

Béante

Le premier recueil de Marie-Andrée Gill (Béante, 2012) annonçait déjà le chemin qui allait s’ouvrir. Le tout premier texte du livre, en fait, représentait une promesse en soi: « le fil du temps tissait des cordes solides/pour ton échappée/minuit goutte à goutte te trouait la vie//combien de fêtes à épuiser/ouvrir la terre et y planter nos ombres ».

La poète s’inscrit dans le temps qui dure, malgré la vie mortelle. Dans la jeunesse à célébrer, mais aussi la volonté d’en recueillir les fruits, même s’ils flétriront aussi. C’est la signature d’une artiste au long cours. Poète lucide, mais non désespérée. Elle s’appuie sur la connaissance, sur le monde qui l’entoure, surtout celui du dehors.

Paysages, animaux, végétaux trouvent leur place. Jamais superficiellement. Le dehors et le dedans, même souffle, même tout. La poète « traverse l’intérieur des chairs » pour découvrir que « c’est fou en-dedans/on est tous de la même couleur ». Son appartenance aux Premières nations ne fait pas de doute, même si elle ne monte pas aux barricades.

Ça et là, l’Ilnu (être humain dans la langue de Mashteuiatsh) en elle se montre le bout du nez avec un regard critique : »Nous sommes exotisme/Nous sommes millénaire ». Un « tu » aussi émerge parfois. Désillusionné ou évoquant une relation bancale puisqu’il semble y avoir « d’autres toi » et que « tu vas t’en aller loin loin pour rien ».

Le tragique ne s’installera pas pour autant. Malgré les « tipis de béton » et « l’épine dans la bouche », il n’y aura pas de « petits suicides sur la rétine ». La poète exulte plutôt à se sentir en vie dans la joie du langage et les trouvailles qu’elle peut en tirer. Sa béance est ouverture, vulnérabilité et vitalité. Humour aussi. « Merde//j’ai brûlé ma bannique ».

Dans ce pays infini d’où elle vient, on s’aime à « ciel ouvert ». Marie-Andrée Gill « chuchote pour ne pas chasser le rêve ». Elle a « un espoir étrange sur les cils ». Elle croit à une certaine cohérence du monde.

« c’est/tous les tatouages réunis dessinant l’histoire/ou faire l’amour fin novembre sur la neige qui pousse/le temps que le monde se démêle/dans ses cartes et nous donne des yeux ».

Frayer

Dans Frayer (2015), son regard continue de chercher. Il s’attarde davantage au passé. Ce n’est pas celui des regrets, mais celui de la fierté d’être soi et rien d’autre. « Caresser la cassure, la parole//ce moment où personne ne me dit/à quoi je devrais ressembler. »

Comme dans Béante, le recueil est divisé en sections, plus précises cette fois: Le rempart, La réserve, L’adolescence, Le lac. La poète fraie à même les cicatrices et elle s’accroche au désordre.

Il n’y aura pas non plus de dérives totales ici. Mais une chance qu’il y a le lac à boire dans « ce village qui n’a pas eu le choix ». Comme quoi le peu de ressources, les gars saouls ou les engelures n’empêchent pas de marcher en équilibre sur la trame ce territoire tempéré par l’eau douce et les rires fous.

« Les sapins dansent en slow motion et la terre/d’orgasme vibre/et mes doigts ramenant la braise//Je veux le vertige comme une promesse/et enfin manger la beauté cruelle des arcs-en-ciel dans les flaques de gaz. »

Marie-Andrée Gill marche sur un fil de contrastes, de douleurs crues et de joies simples, d’humains pas de bon sens et de bêtes mutantes. Pareils à la ouananiche et au saumon, dans le fond. La poète surfe sur le pouvoir du rire, mais le sien se cristallise dans celui de la langue, question d’héritage. Elle essaie de « ressembler à cette vieille eau dont elle est l’enfant ».

Devant l’abrasive modernité parfois inconcevable, brutale, il y a le réconfort d’avoir des regards qui forment les siècles, de se savoir jamais loin de la liberté des démesures et du chaos. La mocheté du quotidien ne représente finalement que peu de choses dans l’absolu. « nous sommes le monde/mais nous le savons pas ».

« nous nous baignons dans le mal de vivre de/l’asphalte chaud/en attendant de trouver la parole habitable/ou de gagner quelque chose au gratteux/pour partir dans le bois pour toujours ».

Chauffer le dehors

C’est donc de ce côté que la (sur)vie se trouve. Dehors. Le troisième recueil explore les méandres d’une rupture amoureuse. Si c’est froid en-dedans, mieux vaut Chauffer le dehors. Là où les petits drames et les grandes peines se perdent dans le ciel « dézippé à grandeur ».

Certes, « L’amour c’est une forêt vierge/pis une coupe à blanc/dans la même phrase ». La désillusion est proche, le cynisme aussi. Marie-Andrée Gill possède, toutefois, cette grande qualité du sourire en coin, de la stepette de côté ou de l’entourloupe finale.

La narratrice avoue que cet amour ressemble aux autres qu’elle a connues. « Faudrait juste savoir par où commencer pour désallumer l’attente, slaquer le hamster, faire corps avec tout ce qui a de la misère à exister ». Les strophes deviennent paragraphes, les paragraphes, pages. Un récit plus soutenu, plus attaché, émerge.

Le style se connaît et s’assume. Il continue d’explorer avec le même esprit d’équilibre, la même tête de cochon faite pour la survie. « où habiter sinon dans le rappel des moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent? » […] Crisse que ça gosse d’avoir été heureux de même ».

Amoureux transis, ce recueil de beauté ordinaire et de piscine intérieure est pour vous. « Ça revient, ça repart: l’émeute est par en-dedans. » Marie-Andrée Gill développe ici une poésie qui se rapproche de l’oralité qu’elle juxtapose merveilleusement avec une langue écrite de plus en plus maîtrisée, ouvragée.

Dans son malheur, la récitante retrouvera un certain bonheur en habitant les sentiers ouverts à tout vent. Béante, elle était, béante elle sera. « Et ça me sort de ma vase. Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne.//Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au dedans. »

De quoi hausser les épaules face à l’avenir. Elle se saisit du « chemin brillant de chaque dièse que les flocons font en naissant. » Entre autres signes d’accomplissement, l’artiste fait de la poésie avec des riens, comme si de rien n’était.

« Par respect/pour tous nos essayages/je finirai pas/au milieu des asiles/de mes vides qui s’accumulent »

Ou encore

« comment dire les choses autrement:/on s’est remplis/de couleurs/qui existent juste/quand on ferme les yeux »

Marie-Andrée Gill, l’équilibriste, sait nager. Elle n’a jamais sombré. Elle n’est pas de celles qui laisse le désespoir tout submerger. Elle appartient au monde naturel qui vit, depuis avant sa naissance, en elle. La poète peut s’éparpiller, se perdre même. On a l’intuition qu’elle se relèvera « après avoir fini son triple axel sur le cul ».

Et la remontée fait autant de bien à celle-celui qui la lit, qu’à elle, qui l’écrit.

« Ce qui nous force à exister dans les noyades,/c’est que la clarté nous prend dans ses couvertes./Les miracles reviennent toujours quand on réapprend les paroles. »

« Je pleume les oies pour souper, comme je voudrais le faire pour toi mais à l’envers: te greffer des ailes qui marchent et des cris plein la gorge, que tu puisses voir les fleurs sauvages de mon cœur cru, la médecine millénaire qui nous enveloppe. »

« Je me suis levée de bonne heure pour regarder le soleil fourrer avec le lac,/j’ai pincé un cil entre mes doigts, bu ton visage/à même la bouteille/à force de tous ces peut-être trop grands/pour moi. »

« s’inventer une vie toute docile/et quand même/ça nous sort par les os »

Littérature: Fiction

Le premier roman du poète et directeur littéraire au Noroît, Patrick Lafontaine, s’intitule simplement Roman. Comme dans « fiction » ou encore dans le prénom d’un personnage du livre. Il n’y a rien de simple puisque tout se dédouble à l’infini. Cet objet littéraire fort particulier, publié aux Éditions Pleine lune, raconte un périple apparemment hyperréaliste, mais aussi intérieur que poétique. Dépaysement garanti. Captivant.

Littérature: Bouger ou mourir, telle est la question

Le premier recueil de nouvelles du poète Mattia Scarpulla suit le chemin déjà débroussaillé par cette écriture singulière qui se promène entre l’Italie et le Québec. Au propre et au figuré puisque les contrées ne renvoient parfois qu’à l’imaginaire. Ses histoires ont la bougeotte comme ses personnages quelque fois perdus entre l’insouciance adolescente et un âge adulte peu attirant. L’auteur possède un esprit et un style vivifiants.

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.