Auteur : Mario Cloutier

Journaliste depuis 30 ans, spécialisée en arts et culture

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

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Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: Passages à vide

David Homel, Portrait d’un homme sur les décombres, traduit par Jean-Marie Jot, Leméac, 268 pages

Le nouveau roman du montréalais David Homel, Portrait d’un homme sur les décombres, rend compte de la pensée affairée d’un journaliste qui a bien vécu, connu une carrière passionnante, mais qui, vieillissant, surnage dans une relation amoureuse platonique avec des enfants dont les faits et gestes deviennent préoccupants.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Théâtre: Une Licorne équitable en 2019-2020

Huit artistes prenant part aux productions de la saison
2019-202 à La Licorne

On en parle trop ou pas assez, selon le point de vue. Les plus récentes statistiques démontrent que la situation ne s’est guère améliorée depuis trois ans à Montréal en ce qui a trait à l’équité pour les femmes au théâtre. Il faut tout de même rapporter les bonnes nouvelles quand c’est le cas. La Licorne réalisera l’équité entre le nombre de femmes et et d’hommes à l’écriture et à la mise en scène la saison prochaine. Sans compter les reprises, mais incluant les 5 à 7, les 14 nouvelles productions des deux salles de la rue Papineau constitueront une affiche « équitable » en 2019-2020.

THÉÂTRE: Les prospections du Prospero

Sylvie Drapeau, Carmen Jolin, Paul Ahmarani, Maxime Denommée et Marie-Pier Labrecque. Photo: Émilie Lapointe

Le Théâtre Prospero est lieu de prospection. Sous la direction de Carmen Jolin, la saison 2019-2020 continuera de fouiller sous les apparences et les ambiguïtés du monde actuel. La salle principale du théâtre de la rue Ontario proposera des textes forts aux sujets profonds: des réflexions philosophiques et spirituelles (Les enivrés), une affection trouble entre un adulte et un enfant (Le principe d’Archimède), l’amour véritable (La maladie de la mort), les questions éthiques (Becoming Chelsea), la tragédie d’être femme (Mourir tendre), le monde de l’art (Mademoiselle Agnès).

Théâtre: (Re)construire aujourd’hui

Pas question de se reposer sur les lauriers d’un 50e anniversaire bien occupé au Centre du Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur artistique Sylvain Bélanger a plutôt choisi de se relever les manches en 2019-2020 et de tendre les bras vers la(les) communauté(s) d’un Québec divisé par mille questions plus ou moins existentielles. Le CTDA se demande ce que l’on peut (re)construire et/ou (re)commencer ensemble aujourd’hui. D’ailleurs, des travaux de rénovation repousseront le début de la programmation jusqu’à la mi-novembre.

Sylvain Bélanger, photo: Valérie Remise

Théâtre: Ardente, La Chapelle!

Lucy M. May + 7Starr, ANIMA/DARKROOM, photo: Guillaume Bastien

Si le Théâtre La Chapelle ne prend pas feu en 2019-2020, ce ne sera pas faute d’étincelles semées par son directeur Olivier Bertrand. Ce lieu de découvertes allumées ramènera aussi en scène des créateurs ayant fait leurs preuves – Mani Soleymanlou, Queen Ka, Stéphane Crête, Natasha Kanapé Fontaine, Martin Faucher, Renée Robitaille et Michel Faubert notamment – qui cherchent toujours à renouveler leur boîte de feux d’artifice. Dans tous les domaines: cirque, théâtre, danse, musique, art multidisciplinaire ou numérique.

Théâtre: GO aux Femmes!

Les louves

Six autrices et cinq metteuses en scène sont derrière les six spectacles que présentera Espace GO en 2019-2020. Cette réjouissante programmation concoctée par Ginette Noiseux reprendra deux succès de la saison qui vient de se terminer et débutera avec une première mondiale en français, Les louves de l’Américaine Sarah DeLappe, pièce finaliste au Prix Pulitzer 2017 en théâtre.

Littérature: France Vézina et l’avenir du monde

En 50 ans d’écriture, France Vézina s’est faite rare. Chaque offrande de sa part s’avère donc un cadeau tombé du ciel. La poète, dramaturge et romancière (Osther, le chat criblé d’étoiles) marche, d’ailleurs, toujours la tête en l’air, tentant de capter l’indicible. Avec Le génie de l’enfance, paru à l’automne, elle démontre encore une fois sa pertinence, son extrême sensibilité et sa foi en la force des enfants pour sauver le monde.