Auteur : Mario Cloutier

Journaliste depuis 30 ans, spécialisée en arts et culture

Théâtre: Le 18e Jamais lu nous invite à découvrir la richesse de « l’autre »

Marcelle Dubois. Photo: Eugene Holtz

À contre-courant des frilosités identitaires et des replis nationaleux, le 18e Festival Jamais Lu ouvre encore plus la porte aux textes non francophones cette année, du 2 au 11 mai. Cette fête des mots est un événement francophone « fluide » qui cherche à « franchir les solitudes » comme aime le dire Marcelle Dubois, directrice artistique et générale Jamais lu.

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Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

Photo Bertrand Carrière

À la Maison de la Poste, la commissaire Isabelle de Mévius présente jusqu’au 23 juin une rétrospective majeure de l’artiste québécois Jean-Pierre Larocque. Nul prophète en son pays, le sculpteur et dessinateur a créé un corpus fascinant avec, essentiellement, de l’argile et du fusain. Un travail intemporel et d’une grande noblesse de la part d’un tendre guerrier qui dit que l’art c’est « faire quelque chose avec rien ».

Scènes de la vie conjugale: l’imparfaite amitié

La pièce Scènes de la vie conjugale est présentée au Quat’Sous jusqu’au 10 mai.

En grand lecteur intelligent qu’il est, James Hyndman a fait de l’oeuvre bergmanienne Scènes de la vie conjugale un spectacle pertinent, bien construit et astucieux sur le (non)amour et le couple, l’amitié, surtout, qui, elle, survit à tout.

Télésérie et film, l’oeuvre Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman n’a guère vieilli dans cette adaptation scénique présentée au Quat’Sous. Toute personne ayant connu la vie de couple saura se reconnaître en Marianne et Johan. Dans leurs vérités et mensonges, petites et grandes lâchetés, faux-semblants et vrais désespoirs.

Divers: Chute libre, la spirale de la condition humaine

La chorégraphe et cinéaste Dana Gingras a collaboré avec Marie Brassard (texte et narration) pour créer Chute libre, un film immersif présenté à la SAT jusqu’au 27 avril. Cette expérience allie l’intelligence d’une forme maîtrisée par la réalisatrice à la qualité de la réflexion de la dramaturge pour créer un continuum narratif convaincant sur la réalité organique de la condition humaine.

Littérature: Hélène Frédérick, adolescence explosive

droits réservés

Hélène Frédérick, la nuit sauve, Verticales, 178 pages

Le troisième roman d’Hélène Frédérick, la nuit sauve, se déroule en pleine campagne québécoise. L’autrice, qui vit en France depuis 12 ans, possède une langue et un style qui lui sont propres et qu’elle utilise pour raconter la violence du passage vers l’âge adulte d’une jeunesse attachante, mais inquiète. À la fin de l’année scolaire, ces ados vont foirer dans un champ de blé d’inde pour faire un périlleux pied de nez aux interdits.

Théâtre : Jamais Lu/never read

Les codirecteurs artistiques du 18e Festival du Jamais lu: Marcelle Dubois, Alexis Diamond, Nahka Bertrand et Pascal Brullemans. Photo: David Ospina

Le 18e Festival du Jamais lu sera le plus multilingue never présenté. La cinquantaine d’autrices et auteurs participant.e.s sont Montréalais∙e∙s, Manitobain∙e∙s, Anishinaabes, Croates, Dénés, Ontarien∙ne∙s, Huron∙ne-wendat, Malécite, francophones et anglophones. Non, le Jamais lu n’a pas attrapé la fièvre identitaire, il tend plutôt des passerelles, des ponts, des liens. Bref, il répartira un vaccin appelé « Franchir les solitudes » du 2 au 11 mais au Théâtre aux Écuries.

« Parce que les artistes ont beaucoup plus en commun qu’en désaccord », de souligner la co-directrice artistique de cette année, Alexis Diamond. La directrice de l’événement, Marcelle Dubois, l’a convaincue de partager les tâches artistiques avec également, Nahka Bertrand et Pascal Brullemans. Le quatuor a accouché d’une programmation internationale puisque le Jamais lu présentera les textes des autrices françaises Aurianne Abécassis (Taïga) et de Sonia Ristic (Yalla!)

La fête des mots s’ouvrira lors d’un garden party mijoté par Alix Dufresne (La déesse des mouches à feu, voté meilleur spectacle de l’année 2017-2018 par l’AQCT) et qui mettra en vedette les voix de Simon Boulerice, Nicole Brossard, quatre jeunes actrices qui ont joué dansLes déesses, Manal Drissi, Frannie Holder, Frances Koncan, Ricardo Lamour, Geneviève Petterson et Gabriel Robichaud.

Les auteurs et autrices d’ici qui seront lus cette année sont Mellissa Larivière,
Dillon Orr et Lionel Lehouiller, Alexis Diamond et Hubert Lemire, Maxime Champagne, Karine Sauvé, Mathilde Eustache. Un défi intéressant a été lancé également à 12 poètes qui ont reçu la commande d’écrire comme si elles.ils allaient mourir le lendemain de leur spectacle: Charlotte Aubin, Virginie Beauregard D., Daria Colonna, Carole David, Marie-Élaine Guay, Benoit Jutras, Daniel Leblanc-Poirier, Jean-Christophe Réhel, Emmanuel Schwartz et Maude Veilleux.

La traduction de la pièce, Mouthpiece, du duo Amy Nostbakken et Norah Sadava (Toronto) sera présentée par Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent. Miranda & Dave recommencent encore, de Rhiannon Collett (Toronto), a été traduit par Éric Noël et sera mis en lecture par Sophie Cadieux. Gabrielle Chapdelaine, de son côté, présentera zaghidiwin / amour, de Frances Koncan (Winnipeg).

Enfin, le spectacle franco-anglo-créole-italien, concocté par Tamara Brown, de la famille du Play Wright Workshop et du Théâtre Centaur, sera un happening de clôture mettant de l’avant les voix de Jessica Beauplat, Michaela DiCesare, Phoenix Inana, Naïma Phillips, Deanna Smith, Elena Stoodley, Danette Mackay, Anton May et Tamara Brown.

Infos et billets: jamaislu.com

Théâtre: Un bon bol d’air au TNM en 2019-2020

L’équipe de Lysis, photo Yves Renaud

La directrice du TNM, Lorraine Pintal, ouvre grandes ses portes en 2019-2020 en programmant le Nouveau théâtre expérimental et des femmes qui sont à l’avant-poste des arts de la scène au Québec : la metteure en scène Angela Konrad ainsi que les dramaturges Fanny Britt (Hurlevents) et Alexia Bürger (Les Hardings, prix du meilleur texte de la critique l’an dernier).

En résidence d’écriture au TNM, ces deux dernières présenteront Lysis, une réécriture de la pièce Lysistrata d’Aristophane âgée de plus de 2000 ans. À l’époque, les femmes disaient non au sexe. Dans leur adaptation, le duo Britt-Bürger lace le refus de procréer au centre du propos.

« Avec la place des femmes qui a changé, leur pouvoir ultime, celui qui n’appartient qu’à elles, c’est celui de l’enfantement », explique Alexia Bürger à propos de cette nouvelle mouture qui sera mise en scène par Lorraine Pintal en misant sur une distribution impressionnante.

La grande Angela Konrad (Platonov, amour, haine et angles morts) entrera également au TNM avec sa complice Sylvie Drapeau. Les deux artistes travaillent depuis un bon moment déjà à l’adaptation des quatre romans de l’actrice – Le fleuve, Le ciel, L’enfer et La terre – réunis ici sous le titre Fleuve.

En lever de rideau, le TNM présentera Knock ou le triomphe de la médecine de Jules Romain. Les deux complices du Nouveau théâtre expérimental, Daniel Brière, qui signera sa première mise en scène au TNM, et Alexis Martin, dans le rôle de Knock, s’en donneront à cœur joie dans cette comédie sur les bien portants imaginaires.

Autre recrue du TNM en 2019-2020, le chanteur Marc Hervieux jouera Nelligan. Le livret de Michel Tremblay sur la musique d’André Gagnon sera dirigé par Normand Chouinard. Chanteuse et actrice hors-pair, Kathleen Fortin est également de l’aventure.

La programmation la plus diversifiée du TNM depuis des lustres comprend également le grand classique de Tchekhov, Les trois sœurs, qui permettra à René Richard Cyr de diriger
Evelyne Brochu, Noémie Godin‑Vigneau et Rebecca Vachon, entre autres.

Le théâtre de la rue Sainte-Catherine a aussi eu la bonne idée de reprendre en octobre prochain La détresse et l’enchantement (Gabrielle Roy) avec la merveilleuse Marie-Thérèse Fortin. Enfin, pour clore la saison 2019-2020, Lorraine Pintal présentera enfin à Montréal son adaptation de L’avalée des avalés de Réjean Ducharme mettant en vedette l’électrisante Sarah Laurendeau dans le rôle de Bérénice.

Infos: tnm.qc.ca

L’avalée des avalés, crédit Yves Renaud

Littérature: Amours mexicaines

Françoise Major
Crédits : Justine Latour et Le Cheval d’août

Le deuxième recueil de nouvelles de Françoise Major, Le nombril de la lune, dévoile une large mosaïque d’expériences mexicaines. L’autrice a écrit 27 textes qui rendent compte des splendeurs et des douleurs de la capitale du Mexique. Des histoires violentes, truculentes, étranges, joyeuses. À l’image d’une mégalopole de plus de 20 millions d’habitants que Françoise Major aime profondément.

La très forte envie de parler espagnol. C’est ce qui a amené la diplômée en création littéraire de l’UQAM à passer six ans au Mexique. En touriste, Françoise Major avait auparavant visité la capitale du pays et les États de Oaxaca et de Chiapas.

« J’étais fascinée par le chaos, un chaos qui fonctionne. Je me suis dit que j’aimerais y vivre. J’ai cherché du travail partout en Amérique latine pour parfaire mon espagnol et j’ai trouvé un poste d’assistante de langues à Mexico. »

L’autrice était consciente du fait que la ville avait mauvaise réputation en raison de la violence et de la corruption, mais les rumeurs ne l’ont jamais arrêtée. Françoise Major pense même y retourner.

« Avec le recul, en étant à Montréal, il m’arrive de m’ennuyer tellement que je sens que je suis en peine d’amour. Je n’irais pas n’importe où au Mexique. C’est Mexico qui m’attire. Il y a eu des moments plus difficiles pendant six ans, mais à la fin je voulais rester. »

Elle a retravaillé et terminé son premier recueil de nouvelles là-bas (Dans le noir jamais noir, La mèche, prix Adrienne-choquette 2014), un livre qu’elle avait commencé à Montréal. La Néo-Mexicaine a œuvré ensuite comme traductrice-correctrice dans la capitale. La ville l’a happée avec ses fantômes, ses exagérations, sa vie trépidante, colorée, vibrante.

« Le lien entre mon premier livre et celui-ci, c’est qu’ils traitent tous les deux des petites violences au quotidien. J’étais nourrie par de nouvelles histoires dans de nouveaux lieux. Plus je parlais espagnol, plus j’avais envie de travailler avec cette langue qui ouvrait mes perspectives. De plus, les Mexicains aiment beaucoup se raconter. »


Françoise Major, Le nombril de la lune, Le Cheval d’août, 288 pages

Jungle créative

Exploratrice et chercheuse d’or, Françoise Major s’est ainsi retrouvée devant une jungle créative luxuriante. Elle écoutait, prenait des notes, interviewait les gens sur leur vie. Les pépites ont suivi. « Je ne me suis jamais fait dire non », précise-telle.

Pour démêler les fils réels et imaginaires, l’écrivaine a dû procéder par thèmes et choisir les histoires qui, spontanément, la touchait davantage. Dans ses fables où l’émotion est très présente, l’esprit inventif de l’autrice, s’est superposée aux réalités qu’elle décrit. La ville de Mexico a représenté pour elle une étincelle qui a fait exploser les possibilités narratives. Elle exploite ce filon avec agilité tout en slalomant entre les clichés: violence, narcos, corruption .

« Il y a mille Mexicos. Mais il ne faut pas oublier que la responsabilité des problèmes attribués au Mexique se situe souvent ailleurs. La demande de drogue vient des États-unis qui vendent des armes aux narcos. La position du Canada, de son côté, est de croire à la justice mexicaine, ce qui représente aussi un problème. »

Édition

Son éditrice, Geneviève Thibault et elle ont cherché longtemps le bon ordre pour les 27 histoires. Le thème, l’angle, le ton, le contenu change à chaque nouvelle. On passe, entre autres, d’une critique sociale, au thème récurrent de la mère mexicaine, en passant par une suite amoureuse divisée en cinq parties dans le livre.

Françoise Major s’intéresse aussi à plusieurs genres. Un peu de poésie ici, des haïkus ailleurs. « Je voulais que le livre soit éclaté comme la ville. À chaque sortie à Mexico, on sait qu’on va tomber sur quelque chose de bizarre. Mais je ne voulais pas parler que de violence. Je voulais montrer à quel point Mexico peut être une ville festive et plaisante. »

L’un des textes les plus crus, Numéro 140301751, traite de la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2015, une histoire scandaleuse qui s’est déroulée durant le sextennat de l’ex-président Enrique Peña Nieto.

« Ça a été dur à écrire parce que je ne voulais pas dire n’importe quoi. donc, je suis allée voir les documents visuels. Au Mexique, il n’y a pas de censure sur les photos. Tout est sur internet. Ce n’est pas recommandé de les voir, j’en ai fait des cauchemars. »

Un autre texte cite l’ex Pink Floyd Roger Waters (Rogelio Aguas, comme traduisent les Mexicains) qui a exigé, dans un concert devant 100 000 spectateurs au Zócalo (la place centrale) de Mexico, la démission du président Peña Nieto.

« Te pido perdon, amigo, me estoy volviendo loco », que je réussis à articuler.

Je me laisse tomber sur son lit recouvert d’une horreur bleue où un tigre a été tracé à coups de lignes noires, je m’enfonce dans la douceur fabriquée de la couverture, dans la plainte aiguë du matelas. Un goût âcre se répand dans ma bouche. Je suis atteint de la maladie de la jalousie. »

Suite Deux oiseaux, un chemin 4. Cacatoès ou coq dans Le nombril de la lune

Anti-clichés

L’autrice aime, par ailleurs, brouiller les pistes dans ce livre au rythme maîtrisé. Françoise Major (d)écrit l’inattendu et imagine des rencontres improbables. La touchante amitié entre un enfant et son chien dans Feu follet ou dans la nouvelle, Hoy por ti, mañana por ti (Aujourd’hui pour moi, demain pour toi), la situation où un collégien tisse d’étranges liens avec un assassin.

« C’est une idée de mon copain, qui est Mexicain, c’est-à-dire que doit-on faire en présence d’un criminel? Le plus simple est probablement de l’avoir de son côté. Il y a une humanité quand même dans cette histoire. »

Le titre du recueil, Le nombril de la lune, renvoie au nom Mexico qui est composé de deux mots aztèques signifiant lune, centre ou nombril et lieu. Selon la légende, comme l’explique l’ultime texte, la déesse de la lune Coyolxauhqui aurait été démembrée par ses 400 fils sous la commande de leur soeur jalouse…

Des notes explicatives, un glossaire fort utile et des suggestions de chansons populaires finissent, par ailleurs, de nous éclairer au terme de ce recueil au contenu fort relevé. Et « que ¡viva Mexico cabrones! »

Les photos suivantes (réalisées sur support argentique) sont de Françoise Major

Chocs culturels

Partenaire de libre-échange avec le Canada et les États-Unis, le Mexique est un pays nord-américain fort différent de ses voisins. À Mexico, l’exubérante culture latine déploie des ailes multicolores. Un Mexique peut aussi en cacher un autre et les chocs culturels s’avèrent nombreux… et inspirants!

Relations amoureuses

« Il y a beaucoup de jalousie, d’affaires très compliquées, des conjoints contrôlants, de la trahison. Des trucs à la fois complexes et enfantins qui me donnaient envie d’écrire à ce sujet. Les garçons peuvent être intenses et ils doivent toujours faire le premier pas. »

L’humour

« Leur humour est une façon d’exprimer une certaine impuissance devant la réalité. Ils détournent tout et c’est vraiment drôle, mais je crois qu’il faut arrêter de rire éventuellement. »

Religion

« Ça peut changer d’une famille à l’autre, mais je crois que la religion est devenue une habitude pour eux. C’est davantage présent qu,ici, mais c’est plus comme une raison de se rassembler, d’être ensemble. Je ne suis pas sûre qu’ils ont une telle ferveur religieuse. « 

La violence

« À la sortie d’un spectacle de la chanteuse féministe Paquita del Barrio, mon copain et moi avons failli être attaqué au centre-ville. Deux hommes menaçants nous ont suivi et se sont approchés de nous. Finalement, l’un d’eux m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras. J’étais certaine qu’il allait me voler, mais il nous a laissés partir. »

Corruption

« Ce sont des questions complexes, mais il y a beaucoup de corruption entre les narcos, les gouvernements, la police. Ce qui fait en sorte que les Mexicains ne croient plus aux médias d’information. Ils estiment que les véritables coupables s’en tirenttoujours et ils ont probablement raison. »

Roma

« Quand j’ai vu Roma récemment, j’ai senti qu’il y avait un lien avec moi puisque j’ai écrit une nouvelle (Socorro) qui parle d’une quasi-noyade comme dans le film. C’est une thématique importante, celle de la mère et de la mer. Il y a une transformation qui arrive dans l’eau. Ce film m’a énormément touchée. »

L’avenir

« Selon moi, il y a de l’espoir en ce moment. On le sent chez les gens. en même temps, les problèmes sont grands. La corruption et l’impunité sotn très répandus, mais le nouveau président semble vouloir changer les choses. »

Ses suggestions de lectures mexicaines

Raconte-moi la fin, Valeria Luiselli, Éditions de l’Olivier

« C’est une écrivaine incontournable, une lecture importante qui porte sur le tribunal d’immigration américain qui reçoit les enfants et adolescents qui arrivent seuls aux États-Unis. Très touchant »

¿Te vere en el desayuno?, Guillermo Fadanelli, Almadia

« Je ne sais pas si c’est traduit en français, mais ce sont quatre histoires interconnectées très drôles. C’est très dur aussi. C’est ça Mexico, c’est rigolo avec des personnages fantastiques. »

Mexico quartier Sud, Guillermo Arriaga, Phébus

« C’est lui qui a écrit le scénario du film de Gonzalez Iñarritu , Amores perros, que j’ai revu récemment. C’est un grand film. Son recueil de nouvelles est très bien écrit. Le premier texte est à hurler tellement c’est violent. »

Théâtre : Sombres trentenaires

Lignes de fuite de Catherine Chabot, mise en scène de Sylvain Bélanger


crédit: Christian Blais : FH-Studio

La troisième pièce de Catherine Chabot, l’une des dramaturges les plus intéressantes de la nouvelle génération, aborde le champ sociopolitique. Lignes de fuite place trois couples dans un environnement électro-magnétique anxiogène. Sa pièce la plus sombre, confie l’autrice en entrevue.

Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot ouvre l’obturateur de sa caméra hyperréaliste pour toucher au social et au politique. L’amitié, voire l’amour entre femmes, de sa première pièce s’y trouvent, les relations hommes-femmes de son deuxième opus aussi, mais, cette fois, elle nous peint un plan plus large de trentenaires au bord de la crise de nerfs vivant un certain pessimisme face à l’avenir.

Catherine Chabot, qui se définit comme une romantique déçue, estime avoir écrit sa pièce la plus « noire, angoissée, inquiétante ».

« Les personnages sont ironiques, cyniques. Dans ma vie, j’emploie ce cynisme comme couche de protection pour ne pas souffrir. Les personnages de la pièce souffrent. Ils sont dans le détachement à outrance, mais leur humanité se laisse découvrir. Plus la soirée avance, plus on a accès à leur vérité. Leur cynisme est un manque de confiance en soi, dans l’autre et dans le monde.»

Catherine Chabot, crédit: Valérie Remise

Dans cette sorte de Déclin de l’empire américain très contemporain, les êtres de langage que sont les personnages se posent la question de « la gauche versus la droite » au Québec. La dramaturge fait dire à l’un d’eux que les Québécois, les Occidentaux en fait, sont tous de… droite!

Divulgâcheur : les points de suspension seront nombreux dans ce texte. Catherine Chabot possède ce débit rapide et exclamatif de son âge. Comme si le temps pressait tout le temps et qu’il fallait faire porter la voix et la pensée toujours plus loin.

« Les postures de gauche ou de droite sont nourries par des affects, des affaires personnelles qui ne se nomment pas, qui se cachent, croit-elle. C’est un costume qu’on porte. Être de gauche c’est impliquant, c’est mettre le pied dans un processus de changement du monde, mais il faut accepter de prendre en considération l’interlocuteur. »

À l’opposé, la droite peut sembler avoir la vie facile. Ses partisans jouent la carte de la peur, de la victimisation dont est responsable « l’élite », et ils se disent menacés par l’immigration « massive ».

« C’est plus facile d’adhérer à ce discours à la négative, ajoute-telle, plutôt que d’aller vers le positif, d’emprunter notre ligne de fuite collective. Redéfinissons-nous comme société ouverte. Ayons un projet! Je le prends de façon poétique, mais dans la pièce, j’essaie toujours d’amener les idées sur le plancher des vaches.»

Benoît Drouin-Germain, crédit Valérie Remise

Le public qui s’intéresse à son écriture depuis le début ne sera pas dépaysé par les archétypes qu’on retrouvera dans la pièce: trois couples d’amoureux qui vont faire, en quelque sorte, table rase de certaines idées reçues.

« Mon processus travail est extrêmement ancré dans le politique. C’est la politique à l’intérieur des relations. C’est ça qu’on veut voir sur scène et que j’ai constaté avec mon conseiller dramaturgique, Guillaume Corbeil. Il m’aide beaucoup. »

Pendant un an, Catherine Chabote a consulté des doctorants en philo et en physique, une urbaniste, un bûcheron, un avocat. Elle voulait se nourrir du Québec d’aujourd’hui. Un ici-maintenant des jeunes trentenaires après le printemps érable et en plein « vertige » du réchauffement climatique. Depuis ses débuts, Catherine Chabot y arrive en sachant bien s’entourer.

«L’équipe d’acteurs est excellente et les concepteurs aussi. On a Zébulon qui fait sa première scénographie. C’est très impressionnant! L’environnement qu’il a créé est très beau. Il s’intéresse à la communication dans un espace donné, entre acteurs, entre la scène et le public. Il y a quelques miroirs sur scène qui fait en sorte que les spectateurs peuvent se voir. »

Léanne Labrèche-Dor, crédit Valérie Remise

Catherine Chabot demeure cette jeune autrice qui réfléchit, qui lit beaucoup d’essais. La beauté de ses textes réside dans la transposition de ses recherches en des dialogues crus et des postures archétypales des uns et des autres. En toute franchise.

« Quand j’ai commencé à écrire, ça ressemblait à un théâtre-forum. J’appelais ça les chroniques de l’ennui! Il a fallu que j’épure pour en extraire le suc. Je voulais aussi parler de souveraineté, mais finalement cela faisait dévier le propos qui porte plutôt sur l’avenir.»

À LIRE dans le magazine 3900 du CTDA, l’excellent texte de Marie-Sophie Banville : On est « toute » de droite: le fil de ta fureur.

« Ma pièce, poursuit Catherine Chabot, parle de la valeur qu’on s’accorde à soi et aux autres. Il y a vraiment la question de « l’enfer c’est les autres ». Aujourd’hui, les comédiens sont presque forcés à devenir des entreprises qui gèrent cette réalité. Cette marchandisation du monde me déprime beaucoup. Le néo-libéralisme a même pris d’assaut le langage.»

Son propre personnage de Gabrielle dans la pièce a étudié en communications, travaille à Radio-Canada, mais a toujours voulu être actrice.

« Il y a quelque chose dans la gauche qui peut être condescendant parfois par rapport à la banlieue et certains mode de vie, par exemple. Je suis allergique aux cliques et à la bien-pensance. J’ai des idées de justice sociale, mais la gauche qui se prend pour une autre, je trouve ça imbuvable. Quand les masques tombent, d’ailleurs, Gabrielle sera un peu ramenée à l’ordre. »

Après la présentation de ses deux premières pièces à Espace libre – Table rase, écrite en collaboration avec Brigitte Poupart, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin qui sera présentée au Théâtre La Chapelle la semaine prochaine en anglais – Catherine Chabot débarque au Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur de la salle qui célèbre ses 50 ans, Sylvain Bélanger, met en scène Lignes de fuite.

« J’ai été chanceuse avec les metteurs en scène. Ce sont des directeurs d’acteurs formidables – les deux premiers étant Brigitte Poupart et Frédéric Blanchette – et Sylvain est tout désigné pour le faire. Il travaille le texte comme une partition. Il est d’une précision parfaite pour faire se rencontrer les personnages. J’en suis honorée. Il m’a fait découvrir des choses que je n’avais pas vues dans mon texte! »

Lignes de fuite est présentée au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 6 avril.

Théâtre: Rêver debout

Somnambules, de Geneviève L. Blais

Le 11e spectacle du Théâtre À corps perdus, Somnambules, est présenté dans une maison de Montréal et s’inspire librement du roman de Jean Cocteau Les enfants terribles. La pièce in situ nous perd parfois dans ses enchevêtrements, mais l’interprétation et la scénographies sont époustouflantes.

Après l’excellent Local B-17 présenté dans un entrepôt l’an dernier et mettant en vedette Marie-Ève Milot (Les barbelés) , la nouvelle production in situ de Geneviève L. Blais est un conte librement inspiré de Cocteau qui nous en met plein la vue et les oreilles.

Carl et Cindy sont frère et sœur. Comme tous les enfants, ils aiment jouer et, en lisant Les enfants terribles de Cocteau, ils repoussent constamment leurs limites et les règles du monde adulte. Adolescents, des sentiments troubles les assaillent et ils vont… trop loin. Leurs jeux interdits seront maqués par la jalousie et la cruauté.

On est bien dans l’univers de Cocteau, d’autant plus que les personnages de son roman, Élisabeth et Paul apparaissent telles des figures fantomatiques qui servent, en quelque sorte, de « doubles » aux personnages principaux. D’autres personnages du roman seront aussi évoqués, mais c’est là que les fils narratifs s’emmêlent quelque peu. Avec les ellipses temporelles et les changements de tons entre la langue de Cocteau et celle des Québécois, il devient facile de s’y perdre.

N’empêche, la mise en scène précise et rythmée de Geneviève L. Blais crée un véritable univers onirique envoûtant à l’aide d’une scénographie inventive et débordante, signée Fruzsina Lanyi, et des vidéos de Sylvio Arriola.

Les spectateurs déambulent dans plusieurs pièces de cette maison, située dans Côte-des-Neiges, en allant de surprises en mystères. Somnambules crée un sens du merveilleux qui devient parfois renversant. C’est celui des enfants et des adultes qui le restent toujours un peu. Imaginatifs, secrets, joueurs, mélancoliques.

Les interprètes adultes – Alain Fournier, Marie Cantin, Étienne Pilon et Sylvie De Morais-Noguiera – sont excellents. En alternance certains soirs, les jeunes actrices et acteurs qui jouent Cindy et Carl enfants et adolescents démontrent également un bel aplomb dans des conditions qui n’ont rien d’habituelles.

Bref, si la pièce aurait bénéficié d’une ligne dramatique plus claire, le produit final envoûte en raison d’une inventivité de tous les instants. Dans le monde du rêve, tout est permis et rien n’est possible. Jean Cocteau l’avait bien compris, que ce soit dans ses livres, ses dessins ou ses films, et Somnambules rend bien hommage à ce grand rêveur éveillé, iconoclaste et irrévérencieux.

Somnambules est présenté in situ dans une résidence de Côte-des-Neiges jusqu’au 31 mars. Pour réserver: http://www.acorpsperdus.com.