Catégorie : Arts

Littérature: Scènes de la vie conjugale

Tove Jansson, Fair-Play, traduit par Agneta Ségol, La Peuplade, 141 pages

Un roman beau et tendre, attaché aux petits gestes et aux grandes émotions de la vie d’artiste. Tove Jansson, la créatrice des Moumines, célèbres personnages de la littérature jeunesse, a écrit un livre qui décrit si bien la plénitude d’un amour conscient, sans presque jamais prononcer le mot.

Deux artistes, Jonna et Mari, partagent un grenier, qui relie leurs ateliers respectifs, ainsi qu’une maison sur une île peu accessible de Finlande. Leur vie est faite de hauts et de bas comme tous les mortels sur cette terre. Elle est aussi le lieu d’intenses moments de création, de merveilleux partages philosophiques et de rencontres mémorables.

Le travail reste au centre de leurs activités et de leurs préoccupations quotidiennes. En ce sens, cette plongée dans la vie d’artiste que peut s’autoriser Tove Jansson, elle-même autrice, illustratrice et peintre morte en 2001 à 86 ans, ouvre une fenêtre fascinante sur la quête quasi obsessive-compulsive des créateurs. Cet appétit ne cesse jamais, ne connaît ni paresse ni repos.

« Elles ne se demandaient jamais: tu as bien travaillé aujourd’hui? Il est possible qu’elles se soient posé cette question il y a vingt ou trente ans, mais elles avaient appris à ne pas le faire. il y a des espaces vides que l’on doit respecter, des périodes, souvent longues, où l’image s’esquive, où les mots refusent de se présenter et au cours desquelles on a besoin de tranquillité. »

La relation entre les deux femmes n’est pas non plus un fleuve sans écueils. Les frictions nombreuses n’empêchent en rien, toutefois, les réconciliations. La durabilité de cette amitié résulte, en fait, d’un immense respect, d’une véritable relation d’égale à égale permettant les petites inimitiés autant que les grands échanges philosophiques.

Les deux artistes adorent passer leurs soirées à visionner des films de cinéastes qu’elles considèrent comme des invités: Fassbinder, Chaplin, Truffaut, Bergman, Renoir… Elles ont aussi des amis en chair et en os qui apparaissent et disparaissent comme des personnages de théâtre: Helga, l’admiratrice, Wladyslaw, le marionnettiste polonais, Mirja, l’apprentie,

Un voyage de couple aux États-Unis résultera en des scènes cocasses et étranges, le fruit de véritables chocs culturels. Mais là aussi, leur curiosité et la noblesse de leurs sentiments l’emportent sur quelconque regard oblique qui prendrait les Américains, dont la suave femme de chambre Verity, de haut.

Nous avons affaires à deux femmes remarquables. Attentives au moindre soubresaut de la nature, curieuse de la vie et des êtres sur lesquels elles portent un regard toujours surpris. Les nombreux dialogues et le style direct de Tove Jansson sont à l’image de cette grande dame: sincère, juste et tendre.

Le roman, publié en 1989, était son dernier pour adultes. Un testament magnifique au sujet d’un amour tout en suggestion et complicité, sans voyeurisme ou intrusion dans l’intimité des corps.

« Elle (Jonna) se lança dans une longue explication sur l’importance de l’illustration, le travail bien soigné, la concentration, le besoin de tranquillité pour mener à bien un bon travail.

Mari l’écouta à peine. Une idée audacieuse était en train de prendre forme dans son esprit: celle d’une solitude, rien qu’à elle, paisible et pleine de possibilités. une fantaisie que l’on peut se permettre quand on a le bonheur d’être aimé »

D’après le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde qui a fait de ses inventeurs des milliardaires, l’adjectif « conjugal », signifie toujours en 2019, « relatif à l’union entre le mari et la femme ». Combien de temps encore avant d’en arriver au fair-play?

Littérature: Le printemps de Harlem

Mémoire d’encrier vient de faire d’une pierre deux initiatives: remettre le romancier américain Wallace Thurman en avant-plan en confiant la traduction de son roman Infants of the Spring aux bons soins de Daniel Grenier.

Ce sont vraiment des enfants, ou plutôt des adolescents, ces artistes en devenir qui vivotent dans une maison baptisée Niggerati à Harlem. Vu de l’extérieur, il s’agit d’un édifice à logements comme tous les autres, mais où règnent, à l’intérieur, des effluves de gin et une joyeuse cacophonie entretenue par Raymond, le protagoniste principal et alter ego de l’auteur, chanteurs, poètes, artistes visuels et autres rêveurs qui font la fête et refont le monde jusqu’aux petites heures du matin.

Malgré une oisiveté qui deviendra délétère dans ce cocon créatif, c’est un roman traversé par l’espoir qu’a écrit par Wallace Thurman en 1932. Malgré un horizon bouché, les personnages ne cessent de croire en leurs moyens, même limités, ayant la certitude qu’ils ont quelque chose à dire à leurs contemporains.

Dans cette histoire superbement traduite en une langue vivace par Daniel Grenier, le futur écrivain Raymond déborde d’ambition, mais l’époque ne vibre pas au diapason de sa pensée avant-gardiste. Roman de dialogues, aussi, y sont exposées plusieurs idées, notions, visions qui n’ont presque rien perdu de leur pertinence 87 ans plus tard.

« Raymond réfléchissait à leur situation. Il pensait à la franche camaraderie qui s’était développée entre eux. Et il s’est demandé, brièvement, s’il n’était pas au fond comme les autres Noirs qu’il connaissait, ceux qui se considéraient si honorables de posséder une femme blanche. Non. Il n’était pas comme eux. Les Blancs, pour lui, n’avaientpas l’attrait de la nouveauté. L’amitié qu’il ressentait pour certains d’entre eux n’était pas non plus quelque chose d’étrange dans sa vie. Il avait été élevé parmi eux et il avait connu, grâce à l’environnement dans lequel il était venu au monde, autant de Blancs que de Noirs. Il n’aurait su en déifier aucun, pas plus qu’il n’aurait su déifier un Noir. Ils étaient tous des créatures de la Terre, il en aimait quelques-uns et n’avait rien à faire du reste. »

Au Niggerati, survit une colonie artistique diversifiée : Raymond, donc, l’écrivain qui procrastine, Pelham, le peintre cuisinier, Eustace, le chanteur d’opéra frustré; leurs amis de passage, Paul l’étrange poète, Samuel le blanc gauchiste radical, Bull, le baraqué en colère; puis, surtout, Stephen le grand ami de Raymond, Blanc empathique, mais fuyant. Se joignent au noyau, selon les circonstances de petites amies et, Euphoria, l’incontournable maîtresse des lieux et ex-militante amère.

Le roman explore les relations entrecroisées entre ces personnages fascinants qui parlent beaucoup, souvent à travers leur chapeau, mais qui nous donnent un aperçu instructif de ce qui se tramait à l’époque à New York. Ces jeunes artistes désabusés partagent des rêves qu’ils savent pratiquement inaccessibles. Mais ils le font avec passion, intelligence et persévérance. Sans illusions, mais toujours en marche, comme le cours de l’Histoire.

Wallace Thurman

Wallace Thurman était très critique envers la qualité artistique et la survivance des œuvres des artistes noirs de son époque. Cynique, il s’est fait néanmoins le témoin sur plus de 220 pages d’une effervescence dynamique, d’un creuset où bouillonnaient des initiatives bienvenues et des idées nouvelles sur la littérature et l’art. Véritable personnage, l’édifice de Harlem décrit dans le roman est un symbole important, un phare qui illumine une Amérique, encore aujourd’hui, raciste et trop souvent ignorante de son histoire et de ses trésors culturels.

Le romancier possède un rythme soutenu et un style vivant, quoique classique et simple. Riches, les dialogues révèlent un concentré de sa pensée. La narration omnisciente lui permet aussi d’ajouter son grain de sel. Les enfants du printemps est une lecture accessible, extrêmement éclairante sur une période de l’histoire des arts américaine peu connue chez nous.

Nous y avons droit à un pan de la créativité éclatante de la culture afro-américaine qui fera ensuite place à des grands maîtres comme James Baldwin, Maya Angelou et Toni Morrison. En complément, le livre nous offre une bibliographie sélective et deux courtes études du mouvement artistique surnommé la Renaissance de Harlem (1921-1935), signées par le traducteur Daniel Grenier et le professeur Jean-Philippe Marcoux.

Free picture (Abdeckung. Buch über Kräuter.) from https://new.torange.biz/de/fx/herbs-book-very-vivid-colours-fragment-61342

Théâtre: La vie de l’objet selon le Théâtre de la Pire Espèce


L’anatomie de l’objet est présentée du 21 au 25 mai aux Écuries
crédit photo: Julie Vallée-Léger

Le Théâtre de la Pire espèce a 20 ans. Un parcours exceptionnel pour une compagnie travaillant avec le petit, mais ayant tourné en grand dans plusieurs pays. Les fondateurs et codirecteurs artistiques Olivier Ducas et Francis Monty ont créé un répertoire impressionnant de pièces utilisant objets, masques, ombres chinoises, projections… Issus respectivement de formation en interprétation et en écriture dramatique, ils sont les auteurs d’une véritable oeuvre où l’imaginaire fait entendre ce qui est muet de nature. Les deux créateurs reviennent avec nous sur leurs années de totale liberté artistique. Leur expérience est forte d’enseignements pour quiconque s’intéresse à la création théâtrale.

Littérature: Alexie Morin, Joséphine Bacon et Robyn Maynard lauréates aux Prix des libraires

Photo: Justine Latour, © Le Quartanier

Les voix de femmes ont triomphé cette année à la remise des Prix des libraires 2019. Alexie Morin (pour son roman Ouvrir son cœur publié au Quartanier), Joséphine Bacon (pour son recueil de poèmes Uiesh – Quelque part, Mémoire d’encrier) et Robyn Maynard (pour son essai Noires sous surveillance, traduit par Catherine Ego et également chez Mémoire d’encrier) ont vu leurs efforts récompensés par ces Prix remis annuellement par l’Association des libraires du Québec. .

Théâtre: Cr#%# d’oiseau cave… « quelque chose de plus doux »

La pièce Cr#%# d’oiseau cave est présentée à La Licorne jusqu’au 25 mai.

Michel-Maxime Legault. Photo: Julie Rivard

Après ses remarquables mises en scène de Centre d’achats (Emmanuelle Jimenez) et Les bâtisseurs d’empire ou le Schmürz (Boris Vian), Michel-Maxime Legault nous offre Cr#%# d’oiseau cave, une traduction de Stupid Fucking Bird de l’américain Aaron Posner. Malgré le titre, dans cette adaptation hallucinée de La mouette de Tchekhov, le metteur en scène s’intéresse, tout comme le célèbre dramaturge russe d’ailleurs, aux multiples soubresauts des relations humaines, y cherchant quelque chose… « de plus doux », comme le dit le texte. Entretien d’une grande franchise avec un artiste fort occupé.

Littérature: Gilles Archambault, écrivain véritable

Gilles Archambault, Tu écouteras ta mémoire, Boréal, 133 pages.

Gilles Archambault ne souffrirait pas qu’on dise qu’il a une voix discrète. Dans la vie ou en littérature. Dans le sens d’À voix basse (1983), il écrit depuis 1963 en faisant preuve d’Une suprême discrétion. Pour ce grand amateur de musique, pas que le jazz détrompez-vous, il importerait surtout de reconnaître que sa voix n’émet pas de fausse note. Elle n’a pas besoin de crier pour se faire comprendre. Elle n’a pas à passer à la télévision pour s’exprimer. C’est celle d’un véritable écrivain.

Théâtre: 21, jouer n’est pas un jeu

Après La nuit du 4 au 5, Rachel Graton présente un nouveau texte, 21, cette fois mis en scène par Alexia Bürger (Les Hardings). L’autrice y aborde le sujet des centres jeunesse et d’une relation évolutive entre une intervenante sensible et une adolescente tourmentée. Rachel Graton et Alexia Bürger nous parlent du quatuor qu’elle ont formé avec les comédiennes Marine Johnson et Isabelle Roy.

Rachel Graton, Marine Johnson, Isabelle Roy et
Alexia Bürger. Photos: Philippe Latour

Théâtre : La fissure ou tenter de sortir de sa coquille

Photo: La Licorne

Amélie Dallaire nous présente La fissure. Cette dernière pièce de la saison à la Petite licorne a été lue l’an dernier au festival Jamais lu. Sa première oeuvre, Queue cerise, remonte à 2016. La fissure explore les replis subconscients de l’âme humaine au sein d’une relation de couple difficile, qu’elle joue avec Mathieu Quesnel. Un huis-clos fort étrange sur l’incommunicabilité dont la dramaturge-metteuse en cène-comédienne nous parle avec passion.

Divers: Art numérique, L’infini selon Daniel Iregui

Artiste montréalais reconnu internationalement, Daniel Iregui fait présentement la tournée des Maisons de la culture avec trois installations marquantes de son corpus: Forward, Outside et La couleur des choses, réunies sous le titre Cadres/Frames. Trois créations numériques immersives et/ou participatives qui place le spectateur face à des possibilités pratiquement infinies.

Photos: Maxime Brouillet

Daniel Iregui travaille à Montréal depuis 10 ans et expose partout dans des musées, des espaces publics ou privés. L’artiste montréalais intéresse autant les festivals d’art numérique ou lumineux, d’arts visuels, de cinéma ou de musique, sans oublier certaines biennales d’architecture.

Ses créations utilisent l’informatique afin de générer des formes aléatoires, des projections changeantes, des lumières et des sons, certains issus de compositions musicales et d’autres d’ondes radio, que le spectateur peut, la plupart du temps, manipuler. L’immersion et l’interaction sont au centre de ce travail qui demeure des plus accessibles.

« L’interaction est la chose la plus intéressante à mes yeux, souligne Daniel Iregui. Je suis moi-même souvent surpris par les formes qui émanent des mes œuvres puisqu’il y a beaucoup d’aléatoire dans ce que je fais, mais c’est encore plus stimulant de voir les spectateurs s’y promener et s’en emparer. Il arrive que des gens restent plus de 30 minutes devant une oeuvre. Ensuite, ça m’inspire et ça m’amène toujours à aller plus loin dans mon travail en atelier. »

Avec Outside, le visiteur peut bouger ses mains dans une cadre relié aux stations de radio FM en ondes au moment de l’exposition. Statique, sons de voix, musique et publicités servent de matériaux pour cette composition inédite de la part des spectateurs manipulateurs.

Face à Forward, le visiteur est hypnotisé par la projection d’un cadre qui se déroule à l’infini, changeant continuellement de formes à l’aide de courbes qui donnent l’impression de rouler dans un tunnel ou dans une montagne russe qui jamais ne s’arrête. Le résultat est tout à fait fascinant.

La couleur des choses, enfin, permet au public de toucher des tubes de plastique qui font apparaître des couleurs et des sons. Le résultat peut être observé des deux côtés du panneau lumineux et se reflète également sur un mur où apparaît une phrase portant sur les propriétés de la lumière et des couleurs.

Tout à fait satisfait de cette mini-rétrospective montréalaise, réalisée grâce au Conseil des arts de Montréal et au festival Elektra, l’artiste d’origine colombienne crée en moyenne huit nouvelles œuvres par année. Ses créations se sont promenées jusqu’ici dans une vingtaine de pays.

L’artiste pourrait vivre d’ailleurs vivre et créer n’importe où sur la planète, comme en Europe par exemple où les arts numériques sont florissants, mais sa présence à Montréal lui a permis d’acquérir des compétences qu’on ne peut que développer ici.

« Je fais beaucoup d’art public et, pour moi, « l’école montréalaise », c’est-à-dire celle de l’hiver, m’a été fort utile jusqu’à maintenant parce que je peux exercer. parfois, dans les pires conditions. Je vais dans des festivals où d’autres éprouvent des difficultés techniques en raison de la météo. Moi, jamais », rigole-t-il.

L’exposition Cadres/Frames est présentée à la Maison de la culture Marie-Uguay à partir du 5 mai et à la salle de diffusion Parc-Extension dès le 21 juin.

site de l’artiste: iregular.io

Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

Photo Bertrand Carrière

À la Maison de la Poste, la commissaire Isabelle de Mévius présente jusqu’au 23 juin une rétrospective majeure de l’artiste québécois Jean-Pierre Larocque. Nul prophète en son pays, le sculpteur et dessinateur a créé un corpus fascinant avec, essentiellement, de l’argile et du fusain. Un travail intemporel et d’une grande noblesse de la part d’un tendre guerrier qui dit que l’art c’est « faire quelque chose avec rien ».