Théâtre: 21, jouer n’est pas un jeu

Après La nuit du 4 au 5, Rachel Graton présente un nouveau texte, 21, cette fois mis en scène par Alexia Bürger (Les Hardings). L’autrice y aborde le sujet des centres jeunesse et d’une relation évolutive entre une intervenante sensible et une adolescente tourmentée. Rachel Graton et Alexia Bürger nous parlent du quatuor qu’elle ont formé avec les comédiennes Marine Johnson et Isabelle Roy.

Rachel Graton, Marine Johnson, Isabelle Roy et
Alexia Bürger. Photos: Philippe Latour
Publicités

Théâtre : La fissure ou tenter de sortir de sa coquille

Photo: La Licorne

Amélie Dallaire nous présente La fissure. Cette dernière pièce de la saison à la Petite licorne a été lue l’an dernier au festival Jamais lu. Sa première oeuvre, Queue cerise, remonte à 2016. La fissure explore les replis subconscients de l’âme humaine au sein d’une relation de couple difficile, qu’elle joue avec Mathieu Quesnel. Un huis-clos fort étrange sur l’incommunicabilité dont la dramaturge-metteuse en cène-comédienne nous parle avec passion.

Divers: Art numérique, L’infini selon Daniel Iregui

Artiste montréalais reconnu internationalement, Daniel Iregui fait présentement la tournée des Maisons de la culture avec trois installations marquantes de son corpus: Forward, Outside et La couleur des choses, réunies sous le titre Cadres/Frames. Trois créations numériques immersives et/ou participatives qui place le spectateur face à des possibilités pratiquement infinies.

Photos: Maxime Brouillet

Daniel Iregui travaille à Montréal depuis 10 ans et expose partout dans des musées, des espaces publics ou privés. L’artiste montréalais intéresse autant les festivals d’art numérique ou lumineux, d’arts visuels, de cinéma ou de musique, sans oublier certaines biennales d’architecture.

Ses créations utilisent l’informatique afin de générer des formes aléatoires, des projections changeantes, des lumières et des sons, certains issus de compositions musicales et d’autres d’ondes radio, que le spectateur peut, la plupart du temps, manipuler. L’immersion et l’interaction sont au centre de ce travail qui demeure des plus accessibles.

« L’interaction est la chose la plus intéressante à mes yeux, souligne Daniel Iregui. Je suis moi-même souvent surpris par les formes qui émanent des mes œuvres puisqu’il y a beaucoup d’aléatoire dans ce que je fais, mais c’est encore plus stimulant de voir les spectateurs s’y promener et s’en emparer. Il arrive que des gens restent plus de 30 minutes devant une oeuvre. Ensuite, ça m’inspire et ça m’amène toujours à aller plus loin dans mon travail en atelier. »

Avec Outside, le visiteur peut bouger ses mains dans une cadre relié aux stations de radio FM en ondes au moment de l’exposition. Statique, sons de voix, musique et publicités servent de matériaux pour cette composition inédite de la part des spectateurs manipulateurs.

Face à Forward, le visiteur est hypnotisé par la projection d’un cadre qui se déroule à l’infini, changeant continuellement de formes à l’aide de courbes qui donnent l’impression de rouler dans un tunnel ou dans une montagne russe qui jamais ne s’arrête. Le résultat est tout à fait fascinant.

La couleur des choses, enfin, permet au public de toucher des tubes de plastique qui font apparaître des couleurs et des sons. Le résultat peut être observé des deux côtés du panneau lumineux et se reflète également sur un mur où apparaît une phrase portant sur les propriétés de la lumière et des couleurs.

Tout à fait satisfait de cette mini-rétrospective montréalaise, réalisée grâce au Conseil des arts de Montréal et au festival Elektra, l’artiste d’origine colombienne crée en moyenne huit nouvelles œuvres par année. Ses créations se sont promenées jusqu’ici dans une vingtaine de pays.

L’artiste pourrait vivre d’ailleurs vivre et créer n’importe où sur la planète, comme en Europe par exemple où les arts numériques sont florissants, mais sa présence à Montréal lui a permis d’acquérir des compétences qu’on ne peut que développer ici.

« Je fais beaucoup d’art public et, pour moi, « l’école montréalaise », c’est-à-dire celle de l’hiver, m’a été fort utile jusqu’à maintenant parce que je peux exercer. parfois, dans les pires conditions. Je vais dans des festivals où d’autres éprouvent des difficultés techniques en raison de la météo. Moi, jamais », rigole-t-il.

L’exposition Cadres/Frames est présentée à la Maison de la culture Marie-Uguay à partir du 5 mai et à la salle de diffusion Parc-Extension dès le 21 juin.

site de l’artiste: iregular.io

Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

Photo Bertrand Carrière

À la Maison de la Poste, la commissaire Isabelle de Mévius présente jusqu’au 23 juin une rétrospective majeure de l’artiste québécois Jean-Pierre Larocque. Nul prophète en son pays, le sculpteur et dessinateur a créé un corpus fascinant avec, essentiellement, de l’argile et du fusain. Un travail intemporel et d’une grande noblesse de la part d’un tendre guerrier qui dit que l’art c’est « faire quelque chose avec rien ».

Divers: Chute libre, la spirale de la condition humaine

La chorégraphe et cinéaste Dana Gingras a collaboré avec Marie Brassard (texte et narration) pour créer Chute libre, un film immersif présenté à la SAT jusqu’au 27 avril. Cette expérience allie l’intelligence d’une forme maîtrisée par la réalisatrice à la qualité de la réflexion de la dramaturge pour créer un continuum narratif convaincant sur la réalité organique de la condition humaine.

Littérature: Hélène Frédérick, adolescence explosive

droits réservés

Hélène Frédérick, la nuit sauve, Verticales, 178 pages

Le troisième roman d’Hélène Frédérick, la nuit sauve, se déroule en pleine campagne québécoise. L’autrice, qui vit en France depuis 12 ans, possède une langue et un style qui lui sont propres et qu’elle utilise pour raconter la violence du passage vers l’âge adulte d’une jeunesse attachante, mais inquiète. À la fin de l’année scolaire, ces ados vont foirer dans un champ de blé d’inde pour faire un périlleux pied de nez aux interdits.

Théâtre : Sombres trentenaires

Lignes de fuite de Catherine Chabot, mise en scène de Sylvain Bélanger


crédit: Christian Blais : FH-Studio

La troisième pièce de Catherine Chabot, l’une des dramaturges les plus intéressantes de la nouvelle génération, aborde le champ sociopolitique. Lignes de fuite place trois couples dans un environnement électro-magnétique anxiogène. Sa pièce la plus sombre, confie l’autrice en entrevue.

Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot ouvre l’obturateur de sa caméra hyperréaliste pour toucher au social et au politique. L’amitié, voire l’amour entre femmes, de sa première pièce s’y trouvent, les relations hommes-femmes de son deuxième opus aussi, mais, cette fois, elle nous peint un plan plus large de trentenaires au bord de la crise de nerfs vivant un certain pessimisme face à l’avenir.

Catherine Chabot, qui se définit comme une romantique déçue, estime avoir écrit sa pièce la plus « noire, angoissée, inquiétante ».

« Les personnages sont ironiques, cyniques. Dans ma vie, j’emploie ce cynisme comme couche de protection pour ne pas souffrir. Les personnages de la pièce souffrent. Ils sont dans le détachement à outrance, mais leur humanité se laisse découvrir. Plus la soirée avance, plus on a accès à leur vérité. Leur cynisme est un manque de confiance en soi, dans l’autre et dans le monde.»

Catherine Chabot, crédit: Valérie Remise

Dans cette sorte de Déclin de l’empire américain très contemporain, les êtres de langage que sont les personnages se posent la question de « la gauche versus la droite » au Québec. La dramaturge fait dire à l’un d’eux que les Québécois, les Occidentaux en fait, sont tous de… droite!

Divulgâcheur : les points de suspension seront nombreux dans ce texte. Catherine Chabot possède ce débit rapide et exclamatif de son âge. Comme si le temps pressait tout le temps et qu’il fallait faire porter la voix et la pensée toujours plus loin.

« Les postures de gauche ou de droite sont nourries par des affects, des affaires personnelles qui ne se nomment pas, qui se cachent, croit-elle. C’est un costume qu’on porte. Être de gauche c’est impliquant, c’est mettre le pied dans un processus de changement du monde, mais il faut accepter de prendre en considération l’interlocuteur. »

À l’opposé, la droite peut sembler avoir la vie facile. Ses partisans jouent la carte de la peur, de la victimisation dont est responsable « l’élite », et ils se disent menacés par l’immigration « massive ».

« C’est plus facile d’adhérer à ce discours à la négative, ajoute-telle, plutôt que d’aller vers le positif, d’emprunter notre ligne de fuite collective. Redéfinissons-nous comme société ouverte. Ayons un projet! Je le prends de façon poétique, mais dans la pièce, j’essaie toujours d’amener les idées sur le plancher des vaches.»

Benoît Drouin-Germain, crédit Valérie Remise

Le public qui s’intéresse à son écriture depuis le début ne sera pas dépaysé par les archétypes qu’on retrouvera dans la pièce: trois couples d’amoureux qui vont faire, en quelque sorte, table rase de certaines idées reçues.

« Mon processus travail est extrêmement ancré dans le politique. C’est la politique à l’intérieur des relations. C’est ça qu’on veut voir sur scène et que j’ai constaté avec mon conseiller dramaturgique, Guillaume Corbeil. Il m’aide beaucoup. »

Pendant un an, Catherine Chabote a consulté des doctorants en philo et en physique, une urbaniste, un bûcheron, un avocat. Elle voulait se nourrir du Québec d’aujourd’hui. Un ici-maintenant des jeunes trentenaires après le printemps érable et en plein « vertige » du réchauffement climatique. Depuis ses débuts, Catherine Chabot y arrive en sachant bien s’entourer.

«L’équipe d’acteurs est excellente et les concepteurs aussi. On a Zébulon qui fait sa première scénographie. C’est très impressionnant! L’environnement qu’il a créé est très beau. Il s’intéresse à la communication dans un espace donné, entre acteurs, entre la scène et le public. Il y a quelques miroirs sur scène qui fait en sorte que les spectateurs peuvent se voir. »

Léanne Labrèche-Dor, crédit Valérie Remise

Catherine Chabot demeure cette jeune autrice qui réfléchit, qui lit beaucoup d’essais. La beauté de ses textes réside dans la transposition de ses recherches en des dialogues crus et des postures archétypales des uns et des autres. En toute franchise.

« Quand j’ai commencé à écrire, ça ressemblait à un théâtre-forum. J’appelais ça les chroniques de l’ennui! Il a fallu que j’épure pour en extraire le suc. Je voulais aussi parler de souveraineté, mais finalement cela faisait dévier le propos qui porte plutôt sur l’avenir.»

À LIRE dans le magazine 3900 du CTDA, l’excellent texte de Marie-Sophie Banville : On est « toute » de droite: le fil de ta fureur.

« Ma pièce, poursuit Catherine Chabot, parle de la valeur qu’on s’accorde à soi et aux autres. Il y a vraiment la question de « l’enfer c’est les autres ». Aujourd’hui, les comédiens sont presque forcés à devenir des entreprises qui gèrent cette réalité. Cette marchandisation du monde me déprime beaucoup. Le néo-libéralisme a même pris d’assaut le langage.»

Son propre personnage de Gabrielle dans la pièce a étudié en communications, travaille à Radio-Canada, mais a toujours voulu être actrice.

« Il y a quelque chose dans la gauche qui peut être condescendant parfois par rapport à la banlieue et certains mode de vie, par exemple. Je suis allergique aux cliques et à la bien-pensance. J’ai des idées de justice sociale, mais la gauche qui se prend pour une autre, je trouve ça imbuvable. Quand les masques tombent, d’ailleurs, Gabrielle sera un peu ramenée à l’ordre. »

Après la présentation de ses deux premières pièces à Espace libre – Table rase, écrite en collaboration avec Brigitte Poupart, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin qui sera présentée au Théâtre La Chapelle la semaine prochaine en anglais – Catherine Chabot débarque au Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur de la salle qui célèbre ses 50 ans, Sylvain Bélanger, met en scène Lignes de fuite.

« J’ai été chanceuse avec les metteurs en scène. Ce sont des directeurs d’acteurs formidables – les deux premiers étant Brigitte Poupart et Frédéric Blanchette – et Sylvain est tout désigné pour le faire. Il travaille le texte comme une partition. Il est d’une précision parfaite pour faire se rencontrer les personnages. J’en suis honorée. Il m’a fait découvrir des choses que je n’avais pas vues dans mon texte! »

Lignes de fuite est présentée au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 6 avril.

Théâtre: Rêver debout

Somnambules, de Geneviève L. Blais

Le 11e spectacle du Théâtre À corps perdus, Somnambules, est présenté dans une maison de Montréal et s’inspire librement du roman de Jean Cocteau Les enfants terribles. La pièce in situ nous perd parfois dans ses enchevêtrements, mais l’interprétation et la scénographies sont époustouflantes.

Après l’excellent Local B-17 présenté dans un entrepôt l’an dernier et mettant en vedette Marie-Ève Milot (Les barbelés) , la nouvelle production in situ de Geneviève L. Blais est un conte librement inspiré de Cocteau qui nous en met plein la vue et les oreilles.

Carl et Cindy sont frère et sœur. Comme tous les enfants, ils aiment jouer et, en lisant Les enfants terribles de Cocteau, ils repoussent constamment leurs limites et les règles du monde adulte. Adolescents, des sentiments troubles les assaillent et ils vont… trop loin. Leurs jeux interdits seront maqués par la jalousie et la cruauté.

On est bien dans l’univers de Cocteau, d’autant plus que les personnages de son roman, Élisabeth et Paul apparaissent telles des figures fantomatiques qui servent, en quelque sorte, de « doubles » aux personnages principaux. D’autres personnages du roman seront aussi évoqués, mais c’est là que les fils narratifs s’emmêlent quelque peu. Avec les ellipses temporelles et les changements de tons entre la langue de Cocteau et celle des Québécois, il devient facile de s’y perdre.

N’empêche, la mise en scène précise et rythmée de Geneviève L. Blais crée un véritable univers onirique envoûtant à l’aide d’une scénographie inventive et débordante, signée Fruzsina Lanyi, et des vidéos de Sylvio Arriola.

Les spectateurs déambulent dans plusieurs pièces de cette maison, située dans Côte-des-Neiges, en allant de surprises en mystères. Somnambules crée un sens du merveilleux qui devient parfois renversant. C’est celui des enfants et des adultes qui le restent toujours un peu. Imaginatifs, secrets, joueurs, mélancoliques.

Les interprètes adultes – Alain Fournier, Marie Cantin, Étienne Pilon et Sylvie De Morais-Noguiera – sont excellents. En alternance certains soirs, les jeunes actrices et acteurs qui jouent Cindy et Carl enfants et adolescents démontrent également un bel aplomb dans des conditions qui n’ont rien d’habituelles.

Bref, si la pièce aurait bénéficié d’une ligne dramatique plus claire, le produit final envoûte en raison d’une inventivité de tous les instants. Dans le monde du rêve, tout est permis et rien n’est possible. Jean Cocteau l’avait bien compris, que ce soit dans ses livres, ses dessins ou ses films, et Somnambules rend bien hommage à ce grand rêveur éveillé, iconoclaste et irrévérencieux.

Somnambules est présenté in situ dans une résidence de Côte-des-Neiges jusqu’au 31 mars. Pour réserver: http://www.acorpsperdus.com.